Archives mensuelles : décembre 2011

Joyeux Noël

« Tous les parents se valent. »

Boris Vian.

L’herbe rouge

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L’arrivant

Tom se demande où mène ce couloir au revêtement douteux, une lumière pâle émane de néons installés en haut des murs crasseux, couleur maronnasse. Des hommes en vêtements de travail nettoient les vitres en plexiglas, leur teint cireux renvoie à la lourdeur du lieu. Les regards furtifs de ceux qu’il croise indiquent à Tom la nouveauté de sa présence. S’il y a nombre de personne dans ce couloir, tous s’identifient à défaut de se connaître.

On approche d’une lourde porte vitrée, de l’autre côté une salle circulaire comprenant une sorte d’aquarium en son milieu, à l’intérieur, Tom distingue un homme en bleu statique, seuls ses yeux semblent mouvants et balaient l’espace immédiat. Derrière la porte bouclée, Tom et son gardien patientent sans mot-dire. Un signal sonore indique l’ouverture, le gardien pousse la porte et laisse Tom avancer devant lui. Les deux hommes sont maintenant immobiles au milieu d’un mouvement d’individus sortant d’un bâtiment situé sur la gauche. Jusqu’ici d’attitude lasse et nonchalante, le gardien montre alors une irritation soudaine et ordonne du geste que ces hommes rasent les murs et s’éloignent d’eux. Aussitôt le mouvement humain se déplace vers l’extrémité de la salle et se dirige vers l’entrée d’un autre bâtiment sur la droite, au dessus de laquelle une grande lettre C est inscrite.

Le gardien fait signe à celui de l’aquarium, il désigne l’entrée A et l’indique également à Tom. Une fois devant le bâtiment A, les deux hommes patientent encore car c’est bien celui qui est enfermé dans l’aquarium qui actionnent les ouvertures des quatre quartiers A, B,C et D.

Tom sent des gouttes de transpiration couler sur son cou et pourtant il a froid, il se dit qu’il fait froid et moite. Le chauffage central ne suffit pas à réchauffer l’atmosphère, mais il le sent il y a comme une sorte de moiteur qui suinte de toute part. Tom se dit qu’il doit s’agir de l’addition de la peur de chacun.

Le bâtiment A semble pourtant désert, aucune raison d’avoir peur songe t- il et il regarde ce couloir aseptisé qu’il va falloir encore traverser. Le gardien tape sur le cadre vitrée d’une porte jaune. Un autre gardien à l’intérieur l’ouvre, salut son collègue d’un signe de la tête, agite un trousseau de clés à sa ceinture et intime à Tom l’ordre de marcher devant lui.

Une fois encore, Tom marche à l’aveugle, comme un automate, sans but et sans raison,

Des bruits de plomberie, d’eau traversant des canalisations, des bruits de voix fortes, d’autres sons inédits lui parviennent sans qu’il ne puisse encore les identifier.

Il s’arrête à nouveau devant une porte jaune, seul un petit rond gris à hauteur d’homme habille le tout. La clé dans la serrure grince un peu, un tour à droite et cela s’ouvre sur un décor presque intime, une petite pièce sombre aux lits superposés de chaque côté, une fenêtre haute bordée de barreaux, des vêtements jetés sur des vielles chaises d’école, un lavabo en inox, un verre en plastique posé dessus contenant des brosses à dents sales et usées, et pour finir un paravent en béton masquant péniblement un WC sans lunettes.

Tom se retourne et ne s’est pas aperçu que la porte s’est refermée sur lui, il pose sa veste sur le seul lit qui semble disponible puisque vide de tout objet. Seul pour la première fois depuis des jours, Tom se laisse choir sur une chaise, ses longues jambes étendues, il lui semble qu’il remplit déjà l’espace et ne comprend pas comment six hommes peuvent s’enfermer ici.

Dégage mec, c’est mon pieu.

Un type suant, et large comme un bahut avance dans le réduit tel un pachyderme sortant d’une mare. Les mots sont prononcés de tel sorte qu’il n’y ait pas d’alternative. Tom s’est endormi comme une brute sur ce matelas, épuisé d’avoir à s’adapter à ce monde étrange, le sommeil lui a paru être le seul moyen d’y échapper. En face de lui, le monstre de chair le ramène à la réalité et le regarde d’un air torve. Des mains ingrates atterrissent sur son crane rasé, en dessous deux petits yeux sombres et enfoncés le toisent. Tom secoue la tête pour fuir cette présence étouffante.

– Je ne sais pas, ils ne m’ont rien dit,

– Y a rien à dire mec, c’est mon pieu.

Plus tard un bruit de clé contre la porte :

-Mauduit ! L’assistante sociale !

Et ça s’ouvre subitement sur la tête ahurie de Tom.

– Mauduit ! On se bouge !

Mais enfin se demande t-il, personne ne parle donc normalement dans cette tôle ? Alors il suit son gardien, hagard, un mal de tête lui comprime les tempes, son cœur bat la chamade et la nausée le prend à l’estomac, un goût âpre dans la bouche. Une fois entré dans une petite salle trop éclairée, il fait face à une jeune femme brune, propre, bien habillée, un parfum suave et légèrement poivré flotte dans la pièce. Tom est sur le point de lui demander si elle a besoin d’aide pour sortir de ce cauchemar, tant sa présence lui semble surréaliste. Que fait cette femme dans cet endroit abject ?

Bonjour Monsieur Mauduit, asseyez-vous.

Tom fait grincer la chaise sur le sol en la tirant vers lui, il craint maintenant cette présence. En guise de discussion, l’échange est à sens unique et Tom a l’impression de subir un énième interrogatoire déguisé. Suivant une grille bien établie, elle lui demande rapidement de brosser un tableau clinique de son existence de sa naissance jusqu’à cette minute précise dans ce bureau.

En échange, elle lui rappelle la raison de sa présence dans ses lieux, insiste sur le fait qu’elle ne peut rien faire pour lui et qu’il dépend entièrement d’un type qui officie là-bas au Palais.

Plus tard, quand il sera condamné, elle promet d’intervenir régulièrement sur son dossier. Il suffira qu’il écrive au service un courrier de demande d’entretien qui devra passer par les méandres de la détention. Elle lance un regard noir derrière Tom, les yeux fixés dans la vitre de la porte, cadre sale derrière lequel passent des ombres lentes et massives. Cette femme porte l’institution en elle, semblant en connaître les moindres rouages. Douloureusement, le travail de digestion commencé lors de sa prise de fonction l’a amenée à être indifférente aux éléments qui l’entourent, tels une perpétuelle tempête sur la côte de récifs, elle a relevé le col de son manteau définitivement, fermé les écoutilles et avance froidement dans le tumulte quotidien de la prison.

Seul son regard un peu fiévreux, un peu perdu, un peu vague dénote l’immense épuisement qui l’habite. Cette femme pue l’habitude du discours rodé, il émane d’elle une frustration contenue, une lassitude sourde qui fait battre son cœur, Tom en est persuadé, elle semble autant prisonnière que lui, prisonnière d’une rhétorique obscure, répétitive.

Elle ressent le regard acéré de l’homme sur sa personne et détourne le visage, gênée. Tom le comprend et voudrait lui expliquer qu’il ne s’agit pas de détailler son aspect physique pour fantasmer mais bien de percer son âme ; le regard, les yeux transpirent l’âme. Elle se lève, sa démarche traduit un mal-être, elle se dirige vers la sortie, tenant le dossier de Tom dans la main gauche, tapant sur la vitre de la porte de la main droite.

Elle est droitière se dit Tom. Et alors ?

Les premières heures sont les plus dures, n’hésitez-pas. Au revoir monsieur Mauduit.

Ne pas hésiter à quoi faire ? Il lui a semblé un moment qu’elle était la seule à qui parler et voilà que déjà la porte se referme encore derrière lui, et voilà encore qu’accompagné d’un gardien, il doit traverser ce couloir où cela aboie un peu plus loin. Un type hirsute agitent de longs bras devant lui et hurle sur un petit gars rond et apeuré qui tient un balai à la main. Deux gardiens se dirigent vers le grand nerveux d’un pas qu’ils essaient d’accélérer. Le grand essaie d’expliquer sa version d’une histoire de flaque d’eau et de serpillère. Tom appuie ses doigts sur ses tempes. Il ferme les yeux devant « sa » porte, il se sent sale. Une pendule murale au loin marque 11h30. Un groupe important d’hommes entrent dans le bâtiment, un gardien lance une phrase étonnante :

– Retour de promenade !

Promenade… Voilà bien un drôle de terme pour définir cette ronde humaine dans une cour bétonnée qu’il a entraperçue par la fenêtre du bureau derrière cette femme qui faisait semblant de l’écouter.

Avant qu’il n’ouvre la porte, Tom demande au gardien où il peut prendre une douche.

Eh ! T’es aux Arrivants ici, pas au Ritz !

La serrure claque encore dans son dos, devant lui des hommes assis ou allongés sur leur couche indiquent ainsi la place qui lui revient, ce petit lit en bas à droite en continuité du lavabo en inox

Alors petit, t’es là pourquoi ?

La voix provient du lit au-dessus et c’est étonnant d’avoir à répondre sans voir un visage. Tom préfère se taire, d’ailleurs l’autre n’insiste pas. La serrure gémit encore et Tom est stupéfait de constater que l’enfermement s’en-trouve ainsi au fil des heures, sans pour autant faire entrer le souffle qui lui manque pour éclater en sanglots.

Les plateaux-repas volent de bras en bras, soutenus par des mains fermes et habituées à les passer de chaises en lits. Une odeur d’hôpital s’installe au milieu de bruits de fourchettes au contact des mâchoires.

Repoussant son plateau vers le bout de son matelas, Tom scrute sa main droite, longue, souple et osseuse. Les doigts fins, bruns, les ongles rongés au sang, Tom détaille cette main qui a frappé, cogné, saisi un couteau.

Hey man, faut avaler ! Il va y avoir du sport l’après-midi !

Silence, bien que Tom pressent que le vrai silence ne s’installe jamais ici.

– Oh ! Vu tes paluches, on te prend avec nous pour les paniers mec !

Tom lève les yeux vers son vis-à-vis sorte de petit bonhomme ridicule dans un survêtement trop large.

– « Je m’appelle Thomas. »

– « Et puis alors ? »,  beugle le gros de ce matin.

– « C’est pas une conférence, il te demande juste si tu veux taper des paniers ! »

Tom baisse le regard sur cette main droite, sa vue se brouille au contact de ses larmes naissantes. Cette main qui mènerait un ballon dans un panier après avoir immobilisé à jamais celle qui à force de le connaître si bien lui était devenue dangereuse.

– « T’es un taiseux putain, grogne le petit bonhomme. »

– « Foutez-lui la paix s’élève la voix désincarnée du haut du lit. »

Deux autres types finissent leur repas, indifférents à la discussion. Dehors une pluie épaisse assombrit encore le réduit.

– « Si t’as vu le gradé, tu peux jouer ! »

Puis il finit par se désintéresser de Tom, installé qu’il est dans sa torpeur toute personnelle, rien ici n’est personnel. Tous semblent perdus dans ces murs transpirant la misère, tous, les prisonniers comme les gardiens, comme cette femme bien propre qui faisait semblant de l’écouter.

Oubliés du dehors, le temps a rétrogradé de quelques vitesses. Il ne reverra pas de sitôt les coins de la ville qu’il aimait. Commettant l’irréparable, coupant cette chair aimée, il s’est aussi coupé brutalement du monde civilisé, et même s’il en avait été immédiatement convaincu dés lors que le sang avait coulé, ici, il le sait, son acte sauvage participe à la continuité de ce monde barbare auquel il appartient maintenant et pour longtemps.

Oui, il va y avoir du sport, bien au-delà de la partie de basket proposée par ce petit bonhomme ridicule. Il va y avoir du sport pour comprendre ce geste épouvantable, se faire entendre des gardiens, des détenus, des avocats, des juges.

« Il va y avoir du sport », fredonne Tom face au petit bonhomme incrédule qui arrête sa fourchette au niveau de son double menton. Tom chante de plus en plus fort.

– « Eh, petit, si tu te sens mal, il y a un toubib qui donne des trucs qui aident à faire passer la pilule. »

Tom donne un coup de pied dans le plateau qui tombe avec fracas sur le sol de la cellule. Les autres, affolés, se lèvent et hurlent des insultes et des mots incompréhensibles. Les gardiens ouvrent la porte et traînent Tom à l’extérieur sans ménagement. Des cris fusent maintenant de toute part. Tom hurle son désespoir, les cellules grondent la colère, les gardiens crient et maintiennent Tom contre un mur. Leurs regards à tous ne comportent plus rien d’humain.

Plus tard, un semblant de calme revient au quartier arrivants de la maison d’arrêt. Tom n’y est plus. Il a été transféré à l’isolement. Sinon, il va y avoir du sport cette après midi. Du basket.

30.10.2011 / Participation au concours de nouvelles de l’Université François-Rabelais, Tours.

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Classé dans Nouvelles

Echo au gosier

Et puis, un semblant d’issue. Une route que l’on dit nouvelle, un changement d’itinéraire et cette voix pourra résonner encore.

On demande à ce qu’elle soit modérée pour ne plus abîmer le conduit ; moderato, piano. Une petite musique que l’on souhaite légère, à apprendre par cœur, celle que l’on devra faire entendre lorsque d’autres voix surgiront. Celle encore qui endort ou agace, c’est selon, que l’on entend dans les halls d’immeubles et les ascenseurs.

La voix unique. L’unique voie à emprunter pour ne pas enfreindre la loi.

Faites résonner votre voix, et vous serez au mieux baissé d’un ton, au pire il reste l’interrupteur.

13.09.2011

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Essentiel

« L‘essentiel n’a jamais exigé le moindre talent. »

Cioran.

De l’inconvénient d’être né.

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Profondeur

Tout ici est réuni, je veux dire toutes les conditions sont requises pour qu’existe ce monde fermé. Au commencement une gigantesque explosion de trouille (toujours en expansion).

Celle-ci n’étant que très peu admise, elle doit disparaître autant que faire ce peut, soit dans un trou noir organisé, soit à la cave, au sous-sol et même au fond des mers, où l’existence des monstres fascine.

On se prend à fantasmer parfois sur la remontée de l’un d’entre eux. Et si l’un d’eux s’extirpait des entrailles des bas-fonds et remontait les marches de la cave une par une, on aurait vraiment la trouille. Il ne faut pas avoir trop peur, c’est inadmissible.

Ainsi, compresser ceux du bas, de telle sorte que l’énergie leur manque pour rebondir à la surface. Et quand bien même, si quelques-uns en réchappent, il suffit de se donner tous les moyens pour les contenir, et c’est bien naturel d’avoir à le faire.

Mais alors qui le fait ? Qui s’occupe d’endiguer ce flot, cette marée nauséabonde qui flirte avec nos beaux rivages et dont on ne veut surtout pas entrevoir l’écume jaunâtre et le ressac incessant du « dedans-dehors » ?

06.03.2011

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Semaine du blanc

Du bariolé et du blanc. Du laisser aller coloré et du blanc vif contenant du mouvement. Des rondeurs informes face à la fermeté immaculée. Un ensemble blanc, soignant et une multitude de taches égarées, rattrapées par cette blancheur qui encadre et ramène immanquablement en-dedans. Ici et là, on n’oublie pas l’homme en blanc. Il pèse mais assouplit aussi la différence et fait briller le miroir qui renvoie la réalité à chacun.

31.08.2011

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Croissance

Il y a cette branche sortant à peine du tronc qui pousse dans le vide et qui peine à exprimer son vertige. D’où qu’elle se situe, en haut ce ciel gigantesque et inconnu qui écrase et en bas une vaine agitation qui n’arrive pas à donner du sens.

Entre-deux, elle se concentre sur les rameaux à venir, ceux qui pourraient masquer cet espace trop net. Mais cela fait mal de se projeter ainsi dans l’entre-deux. Pourtant, cela ne devrait pas tant il y a de l’espace pour foncer tout droit, sans obstacle aucun ! Alors qu’en haut, en bas. On circule mal…

Un effort pour le premier rameau, sans doute, mais comme il est malaisé de s’arracher de la matrice.

13.09.2011

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