Archives mensuelles : janvier 2012

Rideau

Je porte l’errance comme d’aucuns des croix imposantes au fil des chemins vertueux. Je ne fais que peu d’ombrage à la scène installée, de laquelle on me regarde cheminer planqué derrière des rideaux rouge vif. Il est vrai que je ne suis pas de la partie des acteurs jouant l’intrigue, mais je demeure la comédienne, de celles qui suscitent le rire ou la réprobation. En somme une de celles qui ne permet pas le choix de la morale unique personnifiée par cette tombée de tissu rouge écarlate.

De jeu social et de rébellion systématique ne leur restent que les détails d’un inventaire élaboré de toute pièce.

Critique de fin de nuit qui vomit encore un peu de lourdeur intellectuelle, critique du jour, abreuvée de toute sorte de consommation, critique du cherche-midi attablée dans une brasserie au plat du jour impeccable.

Critique, critiqueur, emboucanneur du qui cherche-trouve, fouille merde.

Et puis, grande roue stoïque sur des bases invisibles, ou qui brasse, qui brasse encore. Mais d’où cela vient-il ? D’où vient ce mouvement circulaire de rond-point et cette pesanteur ?

Rapidement, cela dit ce qui doit être dit, là, derrière le rideau, synonyme de cache-parole, cache-misère, cache-peau.

Et comme la règle, le dogme, la foi qui trace des droites et des perpendiculaires, le carré, encore le carré qui ferme, boucle, enclave.

Alors nous y sommes, nous y sommes tous. Délimités de cadre en cadre, chacun sait où cela doit s’arrêter pour chacun et ce, intuitivement, sans voir l’once d’une frontière.

Nous y sommes tant et si bien qu’il est impossible de se séparer vraiment. Parfois, juste contourner le cadre qui contient le rideau, ou lui faire face et avancer comme ça, jusqu’à sentir l’étoffe qui étouffe.

Un semblant de découverte et si peu de déplacement. Un territoire grand comme une carte ouverte, des tours de garde et surtout prendre garde.

Garde-frontières, chiourmes et garde-malades. Prenez-garde, ta garde ! Attention à ta garde !

Le coup est tombé, trois fois. Le garde tombe. Un évadé court vers un horizon qui est soit une ligne, soit sa perpendiculaire, c’est comme on veut. Aussi suivons-le. Il court encore. Il y court…

07.03.2011

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Yaeres

Baobab« Nasara ! Nasara ! » L’enfant crie à ma rencontre, bardé de colliers et de bracelets en cuivre brillant. La chaleur suffocante emplit l’espace, il est à peine 10 h et le matin s’embrase. Les samaras du garçon, sorte de petites sandales, crachent la poussière à chacun de ses mouvements. Nasara veut dire « homme blanc » dans son dialecte et je me demande s’il existe une traduction pour la femme blanche que je suis. Il me tend les objets à bout de bras, détaillant du regard ma personne, mes vêtements et l’appareil numérique que je tiens dans une main. Ses yeux ronds, candides, de petit garçon dévorent des joues émaciées et terreuses. Je m’agenouille devant lui et il épie mes gestes, attendant celui qui guiderait ma main droite à la poche pour en sortir quelque monnaie. Je passe cette main qu’il scrute dans ses cheveux crépus, sa peau est d’une couleur sombre et mate, plus claire que celles que j’ai connues mille kilomètres plus au sud au cours de ma jeunesse. Ce petit qui me fait face va grandir et il sera grand comme ses aïeux descendants de cohortes de Peuls et de Touaregs. Ils auront ainsi traversé le désert pour se sédentariser ici, dans ce Nord-Cameroun incendié par un soleil homicide, sur une belle terre craquelée et fissurée à l’image de l’existence de ces hommes.

L’attention que je lui porte l’indiffère et comprenant que ma main ne fouillera pas la poche, il recule soudainement et détale vers le village à toute allure, peut-être un peu troublé par mon contact silencieux. Sa silhouette disparaît vers les habitations aux toits pointus accrochées à flanc de colline, où vivent les hommes aux larges boubous coiffés de chéchias et des femmes aux pagnes multicolores, subtile mélange de monothéismes assumés et tolérants.

Le cachet de Malarone avalé au petit-déjeuner me procure la nausée habituelle. L’estomac me brûle et prend feu, le corps et l’esprit soumis à de rudes réalités climatiques et humaines et à l’inévitable prévention contre le paludisme.

Un peu plus haut, vers l’est, à cinq cents kilomètres à vol d’oiseau, le Darfour et ses milliers de réfugiés chassés par le régime de Khartoum, et le lac Tchad à perte de vue que surveillent des militaires français. L’étroite bande de terre de l’extrême nord du Cameroun se trouve enclavée entre le Nigeria et le Tchad, prisonnière et étouffée.

Je ferme les yeux, soupirant à l’idée de ne pas parvenir à être entière et sereine là où je devais reprendre mon existence à sa source et à ne pas ressentir les derniers sursauts d’une enfance passée plus au sud, parmi les Bantous et les Fangs de Libreville.

Je traverse des yaeres, grandes plaines herbeuses dont les éléphants viennent se repaître à la tombée de la nuit, lorsque le crépuscule colore le ciel d’un ocre soutenu. Le chef du campement me fait signe et, en attendant le pick-up qui nous déposera dans la forêt d’acacias, au sud de la réserve, il me dit en riant que Georges W. Bush vient d’être réélu aux Etats-Unis et que le monde ne tourne rond que pour les nantis, et exclusivement. Son flegme naturel, son humour distancié, tout cela fait enfin renaître la magie de l’Afrique qui jusqu’alors se dérobait comme pour me punir d’une absence trop longue. Sentant confusément qu’elle peut disparaître à sa guise, je tente du mieux que je peux de vivre l’instant présent, les couleurs, les odeurs des yaeres. Ce sourire lumineux, cette lumière dans ses yeux, j’ai réussi à aller chercher l’Afrique, enfin. C’est enfin la rencontre, la reconnaissance et tout devient évident. La nonchalance, le rythme particulier des êtres d’ici et une nostalgie accolée à mes talons qui m’accompagnera partout.

Réserve de Wasa (Cameroun), 4/10/2004.

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Mémoire vive

La main se pose sur le journal replié, un geste lent et habituel. Le crayon de bois concé entre le pouce et l’index ne noircira plus jamais complètement les cases des mots croisés. Un regard lourd et fatigué et une tête qui se relève un peu. La bouche est entre-ouverte, mais aucun son ne se produit. A quoi bon tant de verbage érudit maintenant que les mots se gênent, s’entre-choquent, se heurtent et s’immobilisent à l’entrée de la chambre de la pensée. Le regard toujours fixé dans les yeux de son interlocuteur, l’homme hésite encore et semble chercher plus haut ce qui devrait descendre plus bas, mais les mots ne viennent pas.

Puis, une petite voix émet un début de réponse à l’interrogation formulée, l’homme se racle un peu la gorge peut-être pour se donner du temps, peut-être aussi et sûrement parce qu’il ne reconnaît plus sa voix devenue fluette et faible, et peut-être encore qu’il s’étonne d’avoir une fois encore quelque chose à dire. A nous dire.

La parole s’organise au milieu d’un visage carré qu’encadrent une barbe blanche très courte et des cheveux où le noir est encore confusément très présent.

Il décide de s’extirper tant bien que mal du monde étrange dans lequel il réside, soit de manière temporaire, soit plus principalement. Précisemment, il essaie de me rejoindre, l’histoire ne nous dira jamais s’il le faisait pour lui, pour nous, pour tous. Qu’importe, je l’aide à revenir à moi et cherche à délier avec lui les noeuds qui enserrent son esprit, je le ramène à moi tant j’ai peur qu’il m’oublie demain, dans une semaine.

La brume resserée et trouble par laquelle il passe et rejoint sa future résidence principale s’épaissit, augmente et s’intensifie dans ses yeux. Je ne veux pas qu’elle l’engloutisse, je voudrais pouvoir « faire les vitres »  et nettoyer ce « miroir aux alouettes ». Mais il ne sert à rien de ne pas vouloir, ce brouillard l’emportera.

Un chat allongé sur ses jambes s’occupe de son âme, il apaise son âme. L’homme a besoin de sa bête, elle arrive mieux que nous-autres à l’ancrer ici et maintenant, et je sens bien moi que ce lien est au delà de ce que nous-autres pouvons apporter. Il est de l’ordre de l’invisible et l’invisible n’a pas peur du brouillard et le chat n’a peur ni de l’invisible, ni du brouillard. Nous-autres pauvres mortels, la peur se lit dans nos regards posés sur sa personne, et je ne crois pas qu’il supporte cela.

Alors, plus nous avons peur et plus je crois, il fuit et plus il s’en va et plus la peur grandit. C’est ainsi et rien de ce que je connais n’y pourra rien changer.

Moi, je crois qu’il fuit ses semblables et sa propre humanité blessée, et je le comprends. Oui il y a quelque chose de la fuite mais pas n’importe laquelle. Je voudrais être un jour, une journée, l’arbre qu’il continuera de contempler lorsqu’il se sera définitivement détourné de nous, pauvres mortels, qui savons que nous allons mourir.

Je voudrais pouvoir laisser un message à son chat qui continuera lui, tant qu’il pourra, de coloniser le haut de ses jambes et bien après que l’homme aura traversé le brouillard.

Moi, je pense qu’un temps l’homme reviendra parfois et juste pour son chat, et puis même pour le chat il cessera à jamais de revenir.

Alors cet homme posant ce soir encore son regard sur moi, sa fille, cet homme qui ne reviendra plus, devra pourtant exhiber son contenant et sa carcasse aux yeux de tous ceux qui seront payés pour nous faire oublier à nous autres qu’il a tout oublié.

07.01.2012

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Bonne année…

« On pourrait créer un calendrier maya annonçant l’apocalypse en 3012 et le planquer au Mexique, histoire de bien faire chier nos descendants. »

message de @LennonTree/Twitter

Extrait de l’article de Télérama n° 3230 (Nicolas Delesalle)

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