Archives mensuelles : mars 2012

Ménage

« Balais là où tu veux tomber. »

Sagesse algérienne

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La lune à l’aube

Pochette de l'albumIl s’approche sur le devant de la scène, voûté dans le halo du projecteur qui le shoote et on découvre une grande bête cassée, un bipède tordu du haut de la carcasse. Une clameur s’élève, des applaudissements, mais peu nourris. Il faut dire que nous sommes assez peu nombreux dans cette salle de concert de la banlieue de Tours.

Il fait entendre sa voix de serpent au milieu d’un violoncelliste et d’un clavetiste-flûtiste.

« Bonsoir, je suis malade, j’espère que ça ira mieux pendant le concert. »

Chancelant, ses grandes pattes recevant des ordres contradictoires se baladent comme ça sous les reins, gauche-droite, compliqué de tenir debout quand l’on n’est déjà pas droit du haut de la colonne vertébrale. Il déambule entre ses deux musiciens avec à la main gauche un demi-litre d’eau comme pour nous promettre qu’il va diluer le tout-ingurgité. Présence magnétique, il chante maintenant dans sa langue maternelle, la matrice dont il est sorti un jour de printemps, ça tombe bien c’est aussi ma langue maternelle, et je suis née au printemps. C’est tellement particulier de se sentir amie de cet artiste en finitude qui ne verra jamais votre tête. Ah oui, c’est que les paroles vous parlent et que vous parlez la même langue. Bon, c’est un début d’explication à cette émotion qui me submerge lorsqu’il déroule la chanson dans laquelle il promet de venir vous chercher dans un an et un jour, si personne toutefois ne vous a réclamé.

« Je suis doué pour l’addiction, moins pour la diction, oh pis je ne sais pas, on verra. »

Il tient la colonne de son micro, bouée de sauvetage, point central pour se tenir devant nous, comme ça peut. Il chante, mais mal, étreint parfois son harmonica dans sa main droite, paluche géante qui engloutit la barre argentée.

« Une place à jamais te resterait. »

Il ne s’agit pas d’une femme, mais de Dieu qu’il a décidé de rencontrer sur son chemin trop douloureux. Cela soulage certainement de rencontrer Dieu quand, bon dieu, ça va trop mal, et je me demande alors comment on fait cela, rencontrer Dieu.

Au fil du concert, il chante de mieux en mieux, il s’échappe de son ivresse, il lève souvent la main haut au-dessus de lui, il regarde aussi très haut et il se rabat sur le micro qu’il empoigne, jusqu’à en décrocher la colonne, l’habitude de tordre le vertical.

Les larmes continuent de couler sur mon visage. Cet homme produit une émotion qui vous remue drôlement, au point que vous vous demandez déjà quand vous allez le revoir.

Entre deux notes pures émanant du violoncelle, il parle alors plus qu’il ne chante pour détailler son corps, ses sensations :

« Si tu savais mes mains, rien. »

« Si tu savais mes reins, rien ; si tu savais mes jambes, rien ; si tu savais mon cœur, rien ; si tu savais mes rires, rien ; si tu savais mes rêves, rien ; si tu savais mes cris, rien. »

Je décide qu’il ne s’adresse qu’à moi lorsque soudain il s’élève et suggère :

« Si seulement tu savais la taille de mon âme. »

Je ne comprends que trop, j’avale la phrase comme on déglutit avec difficulté et je ressens à l’instant la lourdeur de la mienne, d’âme. Oui, cet homme est décidément une sorte d’ami qui me déclare, avant de disparaître, que lorsque l’on se reverra, on aura changé de président !

11.03.2012

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