Archives mensuelles : mars 2013

Chat

« Les êtres nobles ne songent pas à écarter les autres pour s’ouvrir un chemin. »

Extrait du Chat qui venait du ciel

Takashi Hiraide

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Libreville # 1

Décollage à LibrevilleDans l’avion qui nous ramène tous « au pays », plus de blancs que de noirs. De jeunes Français qui rejoignent pour la Noël leurs expatriés de parents. Noël sous les cocotiers, gratos, en plein milieu de l’année universitaire, y a pire comme programme. Pendant le vol, certains se sont saoulés au mauvais champagne d’Air Gabon sous le regard méprisant des quelques familles gabonaises aisées. Ce mépris, je me souviens ne l’avoir ressenti qu’à certains moments bien particuliers, mais hélas récurrents. À chaque fois que je n’arrivais pas à nommer la société étrange au sein de laquelle tous nous vivions. Un apartheid déguisé gangrenant une nation noire, indépendante et soit disant décolonisée.

Comme fixée au creux d’une moiteur qui rend tout irréel, je cherche du regard mes deux têtes brunes derrière l’énorme vitre sale contre laquelle s’agglutinent nombre d’individus aux yeux exorbités. L’avion « du dimanche » vient à peine d’atterrir que déjà la passerelle est contre la carlingue et que tous descendent sur le tarmac, frappés par la torpeur équatoriale. Chemises, tee-shirts trempés de sueur, à essorer sur place si l’on pouvait. Corps poisseux, visages fatigués, mains moites. L’arrivée à Libreville et le moment de passer la douane ressemblent à l’enfer ou tout du moins c’est l’idée que je m’en fais.

Mes yeux suivent le béret vert-feuille vissé sur la tête du douanier et sa chemise kaki arborant l’écusson en losange aux couleurs du drapeau vert-jaune-bleu. Nous ne sommes pas encore à la veille des décennies terroristes du siècle dernier, aussi le zèle du type agace plus qu’il n’inquiète. Plus tard, on comprend que toute revanche sur le blanc est bonne à prendre, je veux dire, on le comprend vraiment, quitte à dévorer Césaire, Senghor ou encore Cheikh Amidou Kane.

Autant dire qu’on n’en revient pas indemne et c’est tant mieux.

Pour l’instant, j ‘y retourne en mémoire.

La ferveur qui règne dans ce petit aéroport aussi grand qu’une gare de province prend à la gorge, alors que l’on respire déjà mal tant l’air est saturé d’humidité. Le nez dans ma valise béante, le type examine de près des tubes de balles de tennis neuves, soulève des bouquins juridiques – je tente pour la deuxième fois de décrocher un DEUG de droit, et je fais semblant d’y parvenir – il déballe tout ou presque, inspecte la trousse de toilette, puis lassé, il me fait signe de dégager vers la gauche. Je ramasse mes effets personnels entassés sur une table d’école et me dirige vers la ligne virtuelle de la frontière. Je n’ai jamais revu ailleurs une telle vigueur à tamponner les passeports du visa de tourisme. Était-ce pour impressionner le voyageur ? Lui faire prendre conscience que son entrée sur le territoire gabonais et par extension sa « sortie », rien de tout cela ne lui appartenait vraiment. Plus tard, j’ai compris, très partiellement toutefois, ce qu’ils ressentent ailleurs, la peur au ventre, lorsqu’ils essaient de passer une fichue frontière. Les visas enferment physiquement les êtres. Maudits visas. Encore aujourd’hui, dans le cadre de mon travail, quand je saisis mon tampon professionnel, je l’appose avec force sur le papier, j’imagine le pouvoir très singulier que le douanier s’octroie. Je repense à ce fonctionnaire gabonais scrutant mon passeport, à l’endroit, à l’envers, à qui j’avais envie de crier que j’étais parfaitement en règle, que je voulais juste rentrer chez moi. Lui, le douanier gabonais, ne pouvait pas faire mieux que de m’imposer son rôle, sans pouvoir s’exprimer et me faire comprendre vraiment que « rentrer chez moi » était une illusion. Cela aussi, je l’apprendrais plus tard.

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L’écorché

Daniel Darc / LibéEh bien voilà, t’es parti au terme de ta route tortueuse et cela devenait compliqué de cheminer, trop cabossé, à vif. C’est fatiguant d’être à vif, et puis on a froid, c’était pas le moment. Tu aurais passé l’hiver, tu aurais pu nous fredonner ton printemps. C’est con, mais c’est comme ça, le sursis, ça n’a pas vocation à durer.

T’as dû tomber dans le verre de trop, plonger ta main au fond de la boîte de cachets. Un ultime excès quoi, pas la peine d’en rajouter. Ton cœur, il était semblable à toi. Pas le perdreau de l’année ! Alors il a pas tenu. Comme ton pote Vian. D’aucuns parleront de suicide. La belle affaire, c’est juste la fin du chemin. Chemin au beau milieu d’un champ d’expédiants divers et variés, et quand on ne sait pas faire autrement, on tend la main, on se sert, on cueille la mort.

Je te cite : « Quand les gens disent « problèmes de drogues », je dis « solutions de drogues ». Sans les drogues je serais mort depuis longtemps, j’aurais pas supporté. »

« Quand je mourrai, j’irai au paradis, c’est en enfer que j’ai passé ma vie. » Amours suprêmes (2007)

Dont acte. C’est vrai quoi, on est pas obligé de mourir tous à 90 ans, en bonne santé. Bon, je vais aller faire un tour dans le temple protestant pas loin d’ici.

Sans vous, Daniel Darc, je n’y aurais jamais mis les pieds, ni l’âme, quelle que soit sa taille, ma foi.

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