Archives mensuelles : octobre 2013

Le chat des Kerguelen

Chat et manchots

Manchots corrompus.

Léon a reçu une lettre d’un lointain cousin des Kerguelen. Bah si, je ne vois pas ce que cela a d’extraordinaire ! Comme on a un ami qui s’y rend prochainement, on a demandé à Léon de nous raconter. Sa vie, l’ambiance, tout quoi. D’accord, il a dit, Léon :

« D’abord, le cousin, c’est un descendant d’un rouquin breton qui fit le long voyage avec des hommes dans les années cinquante. Son taf, au cousin, c’était de bouffer les souris et autres rats. C’était un peu monotone, d’autant qu’il souffrait souvent du mal de mer, mais sur le rafiot il rencontra une belle noiraude originaire du Pays basque.

Basques et Bretons, ils ont ça dans le sang, le voyage. A eux deux, une fois débarqués, amoureux qu’ils étaient, ils firent une tripotée de bébés, et ils étaient loin d’être seuls !

Ainsi naquit la colonie (invasive) du « Chat des Kerguelen ».

Au début, cela se passait plutôt en bonne intelligence avec les humains. Ils étaient certes rationnés, il n’y avait pas de rab, aussi les chats continuaient-ils leur carnage de souris et autres rats. Mais ils entraient et sortaient librement des baraques d’hommes.

Parfois arrivaient par ce grand bateau, d’autres immigrés de toutes races. Déboussolés qu’ils étaient d’atterrir sur cette île trop ventée, sans un arbre pour y grimper, une pluie battante à vous coller les poils à la peau, et peu d’endroits douillets pour s’abriter. Et puis avec ça, fallait voir à quoi ressemblaient les oiseaux de là-bas ! Grands, bruyants et toujours en nombre important. De quoi rebuter toute velléité de chasse.

Peu à peu, la politique d’immigration des chats cessa. Mon cousin raconte que pour subsister, ils avaient fini par jeter leur dévolu sur un oiseau menacé de disparition, qui trouve refuge là où les hommes ne demeurent pas où si peu. Les pétrels qu’ils s’appellent, je crois.

Des décisions d’hommes tombèrent à l’encontre des chats. Ils les décrétèrent indésirables et on les qualifia « d’allochtones ». Une injure qui fit débat chez les félins.

Mon cousin explique que lui qui appartient à la cent cinquantième génération d’immigrés se sent chez lui aux Kerguelen. Il fait part dans son courrier de nombreuses ratonnades auxquelles il a assisté. Trop de chats, ils disaient.

Alors les chats instruits de Kerguelen se sont organisés et ont créé un syndicat : le CCK (Confrérie du Chat de Kerguelen). Essayant d’entamer les tractations, ils invitèrent les pétrels à s’exprimer, mais ceux-ci leur signifièrent une fin de non-recevoir, déclinant tout pourparler avec leurs assassins. Courroucés, la plupart des pétrels s’installèrent sur les îles voisines, étant bien entendu que les chats ne nagent pas, ou si mal. C’était bien joué. Les prédateurs affamés jetèrent leur dévolu sur les lapins des humains, lesquels, au passage, avaient de leur côté dévasté le pauvre chou de Kerguelen. Excédé, l’homme dit aux félins comme aux lapins :

– Certes, on vous a fait venir ! Mais vous dépassez les bornes ! On ne veut plus vous voir.

Des années plus tard, une assemblée extraordinaire eut lieu entre les représentants du genre humain, des lapins, de la gent féline et ailée.

Le représentant des chats, lui, non content d’avoir corrompu l’humain en glanant quelques caresses, dévora le pétrel et le lapin.

Après un rot sonore, il dit à l’humain consterné :

– Bon, écoute mon gars, nous, on s’adapte. T’as qu’à relire ton histoire, tu verras, on n’est jamais loin de toi. Pas besoin d’être ravitaillé en croquettes par votre fichu rafiot, nous, on bouffe ce qu’il y’a à bouffer ici. C’est bien pour ça que vous nous avez embarqués, non ? On s’adapte, j’te dis. On a doublé le volume de notre pelage, parce que, bon Dieu, qu’est-ce qu’on se caille ici !

Pis, de temps en temps, y en a qui rendent visite à tes collègues à Port-aux-Français. Un peu de gringue, et d’aucuns succombent à l’envie de nous caresser. Bah, fais pas cette tête-là ! Il me semble reconnaître ta bobine. On n’aurait pas passé une nuit ensemble dernièrement ?

L’humain exaspéré hurla :

– Mais enfin Chat ! Tu n’es pas sans savoir qu’il est formellement interdit de manger les pétrels ! Alors, leur représentant… Qu’est-ce qu’on va leur dire nous, maintenant ?

Le chat déclara en tournant les coussinets :

– Dis-leur de relire Darwin.

Léon n’a pas souhaité achever sa lecture. Il a prétendu que le cousin concluait sur un truc méchant à propos des humains. Il ne voulait pas que l’on sache.

Le lendemain, pendant qu’il dormait, j’ai lu sa réponse au cousin des Kerguelen. Cela donne à peu près ça :

« Cher cousin,

Je n’ai pas tout compris à ton histoire. Ici, les chats ne sont pas politisés et je suis encore jeune. On ne fait pas partie d’une population indésirable. Il y’a ceux qui nous aiment, ou pas. D’ailleurs, les humains qui nous chérissent tentent de régenter nos existences et on leur fait croire qu’ils y parviennent. Ils adorent ça !

Une fois dehors, on fait comme on veut, on bouffe les souris, les oiseaux, parfois des lapins, cela ne semble pas poser problème.

Il y a une boîte dans leurs maisons où d’autres humains dénués de relief parlent tout le temps. Aujourd’hui, ils racontaient que des centaines d’hommes étaient morts noyés dans la mer en tentant de rejoindre le bout de terre où l’on vit, nous.

Il y a aussi l’histoire de cette petite fille qui a été expulsée de cette terre où l’on vit, nous, parce qu’elle n’en faisait pas partie. Je n’ai pas bien compris.

Ici, les humains ne semblent pas unis comme chez toi. Je les apprécie, mais je ne les saisis pas toujours. Je vis avec un autre chat, bien plus vieux, qui semble mieux les comprendre. Cela le déprime, je crois.

Tout ce que je peux te conseiller, c’est d’arrêter de bouffer les pétrels. Certains humains semblent y tenir beaucoup. Et te dire aussi que dans votre malheur, vous avez de la chance que les hommes ne soient pas trop nombreux. Ils malmènent parfois la liberté. J’ai déjà été trimballé dans une boîte pour aller à la mer. Mais je ne crois pas que ce soit là où tu vis. Je n’ai pas vu de pétrel. J’avais regardé le dessin dans l’un des bouquins qu’ils consultent et où nous sommes tous classés méthodiquement.

Je vais m’efforcer de mieux les cerner pour comprendre ton histoire. Et la leur.

Bien à toi. »

Léon

PS : Bon voyage Fred !!!

Photo extraite du site Oiseaux.net (© Alexandre Knochel).

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