Archives mensuelles : décembre 2013

Hôtel des Amériques

Téchiné. Film culte 1981. Sommet d’une scène de fin. Apogée d’un acteur en totale maîtrise de son art. Un quai de gare, un homme broyé, un bruit de train, une salle de restaurant de gare vide où il avait l’habitude de la retrouver.
Tout y est, en quelques minutes…

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Re(chute)

Tournesols dans les yeux. Marielle, 1999

Tournesols dans les yeux.
Marielle, 1999

Imaginez. Vous êtes un champ. Un champ de tournesol que l’on vient de semer à la mi-mars, proche de la Loire. Votre terre, votre corps de terre s’ėvade à l’infini sur des sillons bruns et ventrus. Il fait encore froid mais, malgré le vent glacial, la pluie battante,ça secoue là-dessous. Des vibrations souterraines, une envie de mouvement insuffle les racines, parfois une onde qui vient du sud, un redoux qui amène une fleur de mai, par-ci par-là.

On patiente, l’on attend que ça, l’arrivée du roi Soleil. La première hirondelle a déjà survolé les terres, bon sang, sang neuf, on en n’est plus loin ! Et un fil suspendu, ténu, emporte vers la vie, des tiges tendres tendent vers un pâle rayon, tout semble en place. Le matin, ça tire à l’est quand il faut se lever, et tant pis s’il n’est pas encore présent. La journée, faut bien tourner et virevolter pour exister et ça se fige à l’ouest au crépuscule, où il brille toujours par son absence.

Qu’importe, quelques courageuses abeilles et autres papillons butinent les jeunes pousses et, un matin de fin juin, face au Soleil levant moins terne, les premiers capitules s’éveillent enfin. Puis arrive juillet où tout se fige dans une beauté infernale et les fleurs charnues exultent, lèchent les rayons puissants de l’astre triomphant. Et tout cela est enfin visible, existant, merveilleusement vivant.
Van Gogh ne va pas tarder, quelques pétales jaunes s’ébrouent dans une petite brise d’été, des bourdons affairés, des oiseaux piaillent dans les arbres aux belles feuilles pleines.

Des traces de passage sur la terre, des luttes, des frictions, des effleurements et autres caresses, des pluies d’été qui fleurent bon, la terre ocre qui brûle au mitan du jour, s’échauffe, puis s’endort dans l’obscurité douce jusqu’à l’aube, où tout reprend de concert et de fort jolie manière, dans la joie, une danse rageuse.

Ça passe en un éclair, un présent offert à l’âme et, à un moment saisissant, on devine l’apogée et la chute en avant.
Il y a d’abord le lent mais sournois départ du grand Roi. Mi-août, il se fait la malle un peu plus tôt, et le lendemain encore plus vite. Les fleurs de tournesol capitulent déjà. Elles ignorent que seules leurs graines leur survivront. Pour l’heure, les plus légères, les moins dodues se renversent déjà, abandonnées par la lumière.

Après cette éclatante floraison, cette magie d’une saison, elles regardent alors vers le sol, vaincues par le poids de leurs graines. Une fois celles-ci récoltées, tiges et fleurs exsangues noircissent le champ, brûlés par un Soleil oblique de fin du monde.
Début septembre, quand d’aucuns s’écrient « c’est encore l’été », c’est pourtant un spectacle de désolation qu’offre le champ de tournesol.
Une fois tout ça rasé, la terre reprend souffle et subsistent parfois de belles couleurs sur ses courbures. Secouée, remuée, elle tremble et reflète l’image doucement chatoyante de l’automne, de la vie qui fiche le camp loin de ce champ. Demeurent des instants rares, où tout semble en suspens, même si au loin le fuyard ne trompe plus son monde.

Et puis un soir, ce sont des corbeaux qui croisent au loin, et se posent et râlent sur un arbre blafard. Par terre rampent de grosses limaces grises. Le Soleil bas et froid du matin éclaire à peine une brume rase qui enveloppe le champ. Un voile grisâtre qui planque tout, et c’est mieux ainsi, car enfin que ce champ est laid !
Sa terre vautrée dans des flots de larmes, cette froidure, ses sillons mal peignés, sa couleur terne et ses gros cailloux partout… Où étaient t-ils d’ailleurs ces gros cailloux cet été ? Sûr pourtant qu’ils devaient être là. Je ne sais pas,  je ne m’en souviens plus.

Je suis dans  l’obscurité.

Nantes, 7 décembre 2013

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