Archives de Catégorie: Introspection

Angoisse

Faut bien ranger

Faut bien ranger

Matière en fusion, magma incandescent, bouillonnant. Big-bang perpétuel car confiné dans une boîte crânienne étroite et réduite à enfermer le flot de mauvaises ondes, le flux des idées noires. Pulsations rapides, tempête cognitive, ça cogne aux tempes des hublots, ça claque au vent, esprit à bout de souffle, grosse vague à l’âme.

Méninges comprimées à fond de cale, matière grise noircie et poisseuse qui heurtent les barreaux pour s’échapper de l’abîme, l’orage mental qui dégringole, échauffe les sens, déchaîne crainte et douleur. Ohé du bateau !?

Vite le naufrage approche, traverser cet ouragan ravageur qui s’agite là, dans un périmètre bouclé et borné et manoeuvrer vers cet ancrage où attend un être libre qui offre l’asile.

Allonger la machine, et déposer le barda, cette boule d’angoisse et de plomb, engin meurtri par une panne invisible. Remisé à l’abri, le rafistolage mystérieux s’opère alors.

Aventure calme et immobile, présence apaisante. La tempérance, la carte du tarot se dessine. L’être libre sait. Rien ou peu à expliquer. Amadouer l’ogre dévoreur de raison, fléchir la bête irritée, modérer son souffle. Une énergie tranquille circule enfin. Le moteur emballé retrouve son ralentit, les poings, les dents serrés, tout est désarmé.

Tempes décrispées qui ouvrent les hublots à l’air libre, qui va et vient tranquillement.

– Faites cesser les néons clignotants, la fureur et le bruit !

– Oui, je peux vous aider, laissez-moi faire.

Aux soigneurs savants dénués de médicaments, éthologues d’humains du XXI siècle.

 

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Re(chute)

Tournesols dans les yeux. Marielle, 1999

Tournesols dans les yeux.
Marielle, 1999

Imaginez. Vous êtes un champ. Un champ de tournesol que l’on vient de semer à la mi-mars, proche de la Loire. Votre terre, votre corps de terre s’ėvade à l’infini sur des sillons bruns et ventrus. Il fait encore froid mais, malgré le vent glacial, la pluie battante,ça secoue là-dessous. Des vibrations souterraines, une envie de mouvement insuffle les racines, parfois une onde qui vient du sud, un redoux qui amène une fleur de mai, par-ci par-là.

On patiente, l’on attend que ça, l’arrivée du roi Soleil. La première hirondelle a déjà survolé les terres, bon sang, sang neuf, on en n’est plus loin ! Et un fil suspendu, ténu, emporte vers la vie, des tiges tendres tendent vers un pâle rayon, tout semble en place. Le matin, ça tire à l’est quand il faut se lever, et tant pis s’il n’est pas encore présent. La journée, faut bien tourner et virevolter pour exister et ça se fige à l’ouest au crépuscule, où il brille toujours par son absence.

Qu’importe, quelques courageuses abeilles et autres papillons butinent les jeunes pousses et, un matin de fin juin, face au Soleil levant moins terne, les premiers capitules s’éveillent enfin. Puis arrive juillet où tout se fige dans une beauté infernale et les fleurs charnues exultent, lèchent les rayons puissants de l’astre triomphant. Et tout cela est enfin visible, existant, merveilleusement vivant.
Van Gogh ne va pas tarder, quelques pétales jaunes s’ébrouent dans une petite brise d’été, des bourdons affairés, des oiseaux piaillent dans les arbres aux belles feuilles pleines.

Des traces de passage sur la terre, des luttes, des frictions, des effleurements et autres caresses, des pluies d’été qui fleurent bon, la terre ocre qui brûle au mitan du jour, s’échauffe, puis s’endort dans l’obscurité douce jusqu’à l’aube, où tout reprend de concert et de fort jolie manière, dans la joie, une danse rageuse.

Ça passe en un éclair, un présent offert à l’âme et, à un moment saisissant, on devine l’apogée et la chute en avant.
Il y a d’abord le lent mais sournois départ du grand Roi. Mi-août, il se fait la malle un peu plus tôt, et le lendemain encore plus vite. Les fleurs de tournesol capitulent déjà. Elles ignorent que seules leurs graines leur survivront. Pour l’heure, les plus légères, les moins dodues se renversent déjà, abandonnées par la lumière.

Après cette éclatante floraison, cette magie d’une saison, elles regardent alors vers le sol, vaincues par le poids de leurs graines. Une fois celles-ci récoltées, tiges et fleurs exsangues noircissent le champ, brûlés par un Soleil oblique de fin du monde.
Début septembre, quand d’aucuns s’écrient « c’est encore l’été », c’est pourtant un spectacle de désolation qu’offre le champ de tournesol.
Une fois tout ça rasé, la terre reprend souffle et subsistent parfois de belles couleurs sur ses courbures. Secouée, remuée, elle tremble et reflète l’image doucement chatoyante de l’automne, de la vie qui fiche le camp loin de ce champ. Demeurent des instants rares, où tout semble en suspens, même si au loin le fuyard ne trompe plus son monde.

Et puis un soir, ce sont des corbeaux qui croisent au loin, et se posent et râlent sur un arbre blafard. Par terre rampent de grosses limaces grises. Le Soleil bas et froid du matin éclaire à peine une brume rase qui enveloppe le champ. Un voile grisâtre qui planque tout, et c’est mieux ainsi, car enfin que ce champ est laid !
Sa terre vautrée dans des flots de larmes, cette froidure, ses sillons mal peignés, sa couleur terne et ses gros cailloux partout… Où étaient t-ils d’ailleurs ces gros cailloux cet été ? Sûr pourtant qu’ils devaient être là. Je ne sais pas,  je ne m’en souviens plus.

Je suis dans  l’obscurité.

Nantes, 7 décembre 2013

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Fin

Non, je ne veux pas y retourner. Cette part de lui que je ne reconnais plus dans tous ces morceaux de moi qui se barrent, se font la malle, sauve qui peut, échappée belle.

Son chaos indescriptible, la faible lumière jaune qui hante ses yeux. Son teint cireux et sa maigre barbe qui ne planque pas davantage sa tête de mort-imminent.

Ce corps décharné qui l’enveloppe et le cache encore de l’engin qui finira par carboniser tout ça, ce bien peu qui demeure.

Ce rien qui reste et déambule tel un spectre chimérique, qui repassera en songe comme un cliché qui tressaute au cinéma.

Ce n’est plus lui, ce n’est plus vraiment moi qui parle, et le regarde.

C’est une épreuve, le devoir d’une fille à son père, mais ce père n’existe déjà plus. Mort sans cadavre, tel un disparu, mais où ?

Ce qui reste est une punition de l’existence et une condamnation à une mort prochaine qui adviendra un jour d’automne, jauni et blafard, à son image en somme.

Je n’aime pas le jaune. Le jaune qui pointe le bout de son nez.

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Apprendre à finir *

Elle me regarde intensément et semble scruter les pupilles de mes yeux, comme s’il s’y dessinait les contours de notre destin commun.

« – Nous devrons abandonner, y perdre beaucoup de choses.

– Ce n’est pas inéluctable, fatalement, il faudra faire des choix. »

Nous devons renoncer, cela constitue une forme de remaniement qui va s’opérer dans nos inconscients.

« – Tout reste à inventer sur une autre scène. »

Ses yeux sont maintenant dans le vague, évasifs, quelque peu obscurs. On pressent à l’instant un flot immense de souvenirs remonter dans un rouleau brutal, une déferlante, un débordement lacrymal emporte son regard.

« – Rien ne sera plus comme avant. »

* Titre piqué à Laurent Mauvignier.

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Muezzin # 1

Du plus loin que je me souvienne, au cœur de mon enfance en partie passée à Alger, au pied du minaret de la Grande Mosquée, mes oreilles captaient avec bonheur cette langue arabe si belle, mystérieuse et enveloppante. Lorsque, ma main plongée dans celle de ma mère, nous traversions la grande place de la Poste et qu’alors résonnait le puissant appel à la prière, mon être s’emplissait d’un profond sentiment de respect et d’apaisement. L’enfant que j’étais était fascinée par l’influence grande de ces hommes aux chants élevés qui à eux seuls avaient le pouvoir visible de ralentir le temps et de calmer l’effervescence de la ville. J’avais la conscience du sacré, même si bien sûr cela me dépassait.

Plus tard, au cours de mes voyages au Maghreb ou encore en Afrique noire, mon regard toujours cherchait cet élément du décor pour m’en approcher au plus près et attendre l’heure du crépuscule et la première sonorité de l’Adhan, appelant les croyants à aller à la prière. Lors de mon séjour à Istanbul, la voix des grands muezzins s’élevant dans le ciel m’évoquait encore ce paradis perdu et, les yeux embués de larmes, je regardais le Bosphore rosé, gagné par la couleur rasante d’un coucher de soleil.

L’adulte que je suis devenue a encore et toujours continué de nourrir cette évidente identité toute personnelle, ce lien fort à l’Islam, sentant une part de ma place à la périphérie de ce monde charmeur, qui pourtant restait secret et interdit. Comme nous ne sommes pas pétris de la même pâte, il me fallait aussi aller vers une autre part de mon identité de femme invertie. S’il ne fut pas simple de faire cohabiter ces deux composantes de ma personnalité, je dois bien reconnaître que, tout en considérant toujours possible une conversion à l’islam, mon confort occidental me permettait à la fois d’avoir un porte-monnaie et la liberté de me rendre dans les établissements spécialisés du Marais, à Paris.

L’intérêt de l’agnostique est qu’il ne pratique pas. Aller vers ce qu’il y a de plus confortable est l’une de mes occupations favorites. Et puis se rendre dans le Marais voilée me paraît  incongru. A chaque moment de notre existence, nous devons tenter de rester à notre place, l’espace qui semble le plus important pour soi, même si nous ne sommes pas exempts de certaines ambivalences. Je crois bien que c’est ce qui fait le sel de la vie.

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Mondésir

La Tour Bretagne dans le brouillardArrêt de bus, station Mondésir, quasi seule en haut du boulevard Guist’hau, où l’on gare les voitures en épi. A pied, au milieu du carrefour où passent de chaque côté des véhicules à vitesse modérée, à peine plus de 40 km/heure. Trop vite pour traverser précipitamment et suffisamment lentes pour que j’essaie de rejoindre le trottoir d’en face, et échapper ainsi au bruit des moteurs.

Retourner avenue Camus, la déserte. Calme allée et vaines pensées. L’hiver s’est abattu sur les arbres dépourvus de sève. Le tronc, les branches dénudées, tout ça fait office d’épouvantail, spectres blanchâtres alignés proprement sur le trottoir.

Sous un ciel forcément gris, je file vers mon abri, ma retraite. J’ai le vague à l’âme. Il semblerait que j’ai laissé une part de moi sur le boulevard aux voitures parquées en épi. Un fragment de vie qui renaît plus bas vers le fleuve, vers la veine qui tape au contact du cuir et de la peau. Plus loin, ailleurs, avant, peut-être après cette intense solitude.

Déveine que cette artère exsangue, dépeuplée, vacuité orchestrée pour habitants reclus, solitaires aux habitations aseptisées.

J’étouffe, je suffoque…

Un peu tremblante, j’ouvre la porte sur l’appartement vide. Cette traversée d’un désert urbain, ce sentiment de perte me donnent la nausée.

Il y aura des jours heureux, des nuits comblées, propices à ce sourire que je croise cependant dans ce miroir.

Nantes, le 16.12.2012.

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A monsieur G, s’il revient ici

ToriiSe colleter au Rien, c’est prendre le risque de recevoir la visite de son frère de lait, le Vrai, élevés sous la même mamelle ces deux-là. Visite contemplative s’il en est, installez-vous, le spectacle de leur rencontre est gratuit et donc, impayable :

– Aussi vrai que le rire n’est rien sans son fou.
– Tant est si vrai que le regard n’est rien lorsque l’on a perdu son âme.
– Que la peau n’est rien sans des doigts vrais qui l’effleurent.
– Qu’il est vrai des guerres qu’elles ne sont plus rien quand on dépose les armes.
– Que rien n’est aussi vrai que le temps passé à aimer vraiment.
– Que le rien l’emporte sur le tout et que c’est vrai-ment du pareil au même.

Nantes, le 27 novembre 2012.

Photo : Torii à Kyoto. @ C. Levesque

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