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Espace-temps

cerveauDans l’unité gériatrie aigüe où j’attends l’interne invisible, je regarde mon père qui tente de me suivre, il déambule dans le couloir, petits pas, regard vide, la tristesse m’accable.

Je descends à la cafétéria de l’hôpital, histoire d’y trouver un semblant de vie. Tandis que je bois un café, un type m’accoste, pas grand, mince, bien sapé, belle gueule, la cinquantaine grisonnante (existe-t-il une alternative à la cinquantaine grisonnante ?).

Me regardant l’air surpris, il me dit que l’on se connaît. Je soupire. J’aime bien les hommes, mais rares sont ceux qui m’approchent de la sorte. Mon style, mon âge, ma propre distance. Un costume de circonstance. De plus, aujourd’hui, j’ai une tête de cadavre.

Je rétorque :

– Non, je ne crois pas.

– Mais si, insiste t-il, Théo, avocat au barreau de Paris, on a travaillé ensemble à la 23e chambre, il y a une quinzaine d’années !

Je lève les yeux sur lui, abasourdie. Théo… retour dans le passé, ici.

– Je sais dit-il, étrange endroit, mais je suis du coin, tu ne te souviens pas? Mon père est hospitalisé à l’unité Alzheimer depuis quatre jours, et toi ?

Pareil, pareil mon gars, oui, d’accord on va discuter, mais je te préviens, je me sens fatiguée.

La 23e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, le vieux Palais sur l’île de la Cité, la Sainte-Chapelle, la Conciergerie…

Je respire en même temps que je suffoque. Deux organes se livrent bataille en moi. Le cœur qui bat la chamade et mon cerveau qui s’accorde une respiration mentale à mon insu.

Théo, putain… Tu sors d’où ? Tu as vieilli et moi aussi ; oh non, toi t’es bien, j’te jure, t’es gentil, il faut que je remonte, je dois voir l’interne.

– Ah, moi aussi, le docteur X, il est bien. Le nom du gériatre invisible.

Une fois dans l’unité fermée, Théo s’éloigne dans le couloir et presque immédiatement, le docteur X se dirige vers lui. Mon père et moi devrons attendre, question de statut social. Je croise ma mère dans la chambre de mon père, elle me demande s’il sera présent avec nous le jour de Noël. Euh… Et il me faut répondre quelque chose pour enrayer son angoisse. Elle regarde fixement bien au-delà de mon crâne, sa mine est dévastée. Le crabe rongeur qu’elle abrite depuis trop longtemps lui sort par les yeux.

Le docteur X finit par venir et nous dire l’essentiel. Il faut que je parte, les larmes de ma mère, vite de l’air.

En fuyant le service, je discerne Théo au loin en grande discussion avec une jeune infirmière. Vite, dehors.

Un bus passe au pied de l’hôpital, il regagne vaguement le centre ville. Quelques arrêts plus loin, un type monte avec son chien. Il pue la bière, s’écroule sur un siège. De grandes canettes dépassent de son sac à dos défoncé. Il me rappelle quelqu’un. Je tourne la tête et regarde par la vitre défiler la ville. Décorations de Noël, des gens partout qui s’agitent hors et dans les magasins. Les illuminations des rues soulignent l’attente de ce moment de joie. L’arrivée du Christ parmi nous : mon cul…

Soudain, le machiniste freine brusquement entre deux stations. Pas normal. Les gens secoués, malmenés, râlent et expriment leur désapprobation. Le chauffeur se lève et se rue vers le type à canettes :

– Vous voyez pas toute votre bière qui s’écoule par terre, non ? Ça pue, c’est dégueulasse et le respect des autres ? Vous connaissez, hein ? Je rentre au dépôt après, c’est encore moi qui vais me taper le ménage, j’en peux plus! Vous comprenez, où je vous vire ?

Le type à canettes se lève et fait mine de nettoyer le sol avec son blouson pourri. Le chauffeur lui hurle de rester assis et d’attacher son chien. Des insultes violentes fusent entre les deux hommes. Personne n’a bougé. Que dire ?

Le calme est revenu, puis, plus tard, le type à canettes se tourne vers moi, alors même que nous sommes pas loin d’être une cinquantaine dans ce bus.

– Vous avez des mouchoirs ?

Je lui lance mon paquet de Kleenex. Il se lève et nettoie tant bien que mal le sol imbibé. Auparavant, il a attaché son chien au siège avec sa ceinture. Le jean du type lui tombe à la moitié des fesses, il ne s’en rend pas compte, semble faire de son mieux. Le chauffeur regarde la scène dans le rétroviseur d’un air las et épuisé.

Le gars se relève. En essayant de se rhabiller, il me tend le reste du paquet, je luis fais signe de le garder, il me fait un geste de la main.

Guist’hau, je descends de cet engin, plombée d’une sourde nausée. Quel monde vilain. Décadent, cruel, difforme, un monstre.

Arrivée chez moi, je pose les clés sur la commode de l’entrée, puis je file vers la salle de bains, avec l’envie obsessionnelle de me purifier.

Enfin, je me couche, allume la radio. Daho, que j’ai vu il n’y a pas si longtemps sur scène, conclut cette journée :

« Mais au matin, les dauphins se meurent de… saudade… ouh, yeah ! »

Je change de station, une émission intello sur France Culture que je ne cherche même pas à comprendre. Pas d’émotion, c’est tout.

Cependant, Jean-Christophe Rufin parle de médecins qui comprendraient les âmes avant la maladie, encore un hasard ?

Je ferme les yeux, l’image de la tisanerie de la salle de repos, à la thalasso de La Baule, face à l’océan, me traverse l’esprit. Envie que l’on m’enveloppe de boue de la baie de Bourgneuf, et d’une piscine d’eau de mer chauffée à 33 °C.

(Dites 33)

Je sais bien que c’est régressif. Un chemin virtuel vers la matrice, et puis. Nous sommes tous des humains tricotés par les vents de passage. Le reste n’est que vaste farce. Et une cuite au muscadet, là, ça me fait trop peur. Je vieillis !

Oui, des mammifères, « action, réaction ». Cerveau reptilien, et le reste du temps on fait bonne figure et on apprend.

A propos de mammifère, je pense aussi à une amie qui vient de perdre son chat avec lequel elle vivait depuis seize ans. Une perte douloureuse pour qui sait cela.

Cette amie aime à penser que, quoi qu’il arrive dans l’existence, il nous faut demeurer debout et droit, et ne pas se voûter sous le poids du chagrin.

Demain matin, je me lèverai pour me rendre dans cette boîte noire qui nous sert de tribunal, à Nantes, où des humains jugent d’autres humains.

J’essaierai, oui je ferai en sorte d’être debout et bien droite, car enfin, quoi qu’il advienne encore, je n’ai plus peur. Je suis déjà allée au bout.

Nantes, le 10 décembre 2014

 

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Le chat des Kerguelen

Chat et manchots

Manchots corrompus.

Léon a reçu une lettre d’un lointain cousin des Kerguelen. Bah si, je ne vois pas ce que cela a d’extraordinaire ! Comme on a un ami qui s’y rend prochainement, on a demandé à Léon de nous raconter. Sa vie, l’ambiance, tout quoi. D’accord, il a dit, Léon :

« D’abord, le cousin, c’est un descendant d’un rouquin breton qui fit le long voyage avec des hommes dans les années cinquante. Son taf, au cousin, c’était de bouffer les souris et autres rats. C’était un peu monotone, d’autant qu’il souffrait souvent du mal de mer, mais sur le rafiot il rencontra une belle noiraude originaire du Pays basque.

Basques et Bretons, ils ont ça dans le sang, le voyage. A eux deux, une fois débarqués, amoureux qu’ils étaient, ils firent une tripotée de bébés, et ils étaient loin d’être seuls !

Ainsi naquit la colonie (invasive) du « Chat des Kerguelen ».

Au début, cela se passait plutôt en bonne intelligence avec les humains. Ils étaient certes rationnés, il n’y avait pas de rab, aussi les chats continuaient-ils leur carnage de souris et autres rats. Mais ils entraient et sortaient librement des baraques d’hommes.

Parfois arrivaient par ce grand bateau, d’autres immigrés de toutes races. Déboussolés qu’ils étaient d’atterrir sur cette île trop ventée, sans un arbre pour y grimper, une pluie battante à vous coller les poils à la peau, et peu d’endroits douillets pour s’abriter. Et puis avec ça, fallait voir à quoi ressemblaient les oiseaux de là-bas ! Grands, bruyants et toujours en nombre important. De quoi rebuter toute velléité de chasse.

Peu à peu, la politique d’immigration des chats cessa. Mon cousin raconte que pour subsister, ils avaient fini par jeter leur dévolu sur un oiseau menacé de disparition, qui trouve refuge là où les hommes ne demeurent pas où si peu. Les pétrels qu’ils s’appellent, je crois.

Des décisions d’hommes tombèrent à l’encontre des chats. Ils les décrétèrent indésirables et on les qualifia « d’allochtones ». Une injure qui fit débat chez les félins.

Mon cousin explique que lui qui appartient à la cent cinquantième génération d’immigrés se sent chez lui aux Kerguelen. Il fait part dans son courrier de nombreuses ratonnades auxquelles il a assisté. Trop de chats, ils disaient.

Alors les chats instruits de Kerguelen se sont organisés et ont créé un syndicat : le CCK (Confrérie du Chat de Kerguelen). Essayant d’entamer les tractations, ils invitèrent les pétrels à s’exprimer, mais ceux-ci leur signifièrent une fin de non-recevoir, déclinant tout pourparler avec leurs assassins. Courroucés, la plupart des pétrels s’installèrent sur les îles voisines, étant bien entendu que les chats ne nagent pas, ou si mal. C’était bien joué. Les prédateurs affamés jetèrent leur dévolu sur les lapins des humains, lesquels, au passage, avaient de leur côté dévasté le pauvre chou de Kerguelen. Excédé, l’homme dit aux félins comme aux lapins :

– Certes, on vous a fait venir ! Mais vous dépassez les bornes ! On ne veut plus vous voir.

Des années plus tard, une assemblée extraordinaire eut lieu entre les représentants du genre humain, des lapins, de la gent féline et ailée.

Le représentant des chats, lui, non content d’avoir corrompu l’humain en glanant quelques caresses, dévora le pétrel et le lapin.

Après un rot sonore, il dit à l’humain consterné :

– Bon, écoute mon gars, nous, on s’adapte. T’as qu’à relire ton histoire, tu verras, on n’est jamais loin de toi. Pas besoin d’être ravitaillé en croquettes par votre fichu rafiot, nous, on bouffe ce qu’il y’a à bouffer ici. C’est bien pour ça que vous nous avez embarqués, non ? On s’adapte, j’te dis. On a doublé le volume de notre pelage, parce que, bon Dieu, qu’est-ce qu’on se caille ici !

Pis, de temps en temps, y en a qui rendent visite à tes collègues à Port-aux-Français. Un peu de gringue, et d’aucuns succombent à l’envie de nous caresser. Bah, fais pas cette tête-là ! Il me semble reconnaître ta bobine. On n’aurait pas passé une nuit ensemble dernièrement ?

L’humain exaspéré hurla :

– Mais enfin Chat ! Tu n’es pas sans savoir qu’il est formellement interdit de manger les pétrels ! Alors, leur représentant… Qu’est-ce qu’on va leur dire nous, maintenant ?

Le chat déclara en tournant les coussinets :

– Dis-leur de relire Darwin.

Léon n’a pas souhaité achever sa lecture. Il a prétendu que le cousin concluait sur un truc méchant à propos des humains. Il ne voulait pas que l’on sache.

Le lendemain, pendant qu’il dormait, j’ai lu sa réponse au cousin des Kerguelen. Cela donne à peu près ça :

« Cher cousin,

Je n’ai pas tout compris à ton histoire. Ici, les chats ne sont pas politisés et je suis encore jeune. On ne fait pas partie d’une population indésirable. Il y’a ceux qui nous aiment, ou pas. D’ailleurs, les humains qui nous chérissent tentent de régenter nos existences et on leur fait croire qu’ils y parviennent. Ils adorent ça !

Une fois dehors, on fait comme on veut, on bouffe les souris, les oiseaux, parfois des lapins, cela ne semble pas poser problème.

Il y a une boîte dans leurs maisons où d’autres humains dénués de relief parlent tout le temps. Aujourd’hui, ils racontaient que des centaines d’hommes étaient morts noyés dans la mer en tentant de rejoindre le bout de terre où l’on vit, nous.

Il y a aussi l’histoire de cette petite fille qui a été expulsée de cette terre où l’on vit, nous, parce qu’elle n’en faisait pas partie. Je n’ai pas bien compris.

Ici, les humains ne semblent pas unis comme chez toi. Je les apprécie, mais je ne les saisis pas toujours. Je vis avec un autre chat, bien plus vieux, qui semble mieux les comprendre. Cela le déprime, je crois.

Tout ce que je peux te conseiller, c’est d’arrêter de bouffer les pétrels. Certains humains semblent y tenir beaucoup. Et te dire aussi que dans votre malheur, vous avez de la chance que les hommes ne soient pas trop nombreux. Ils malmènent parfois la liberté. J’ai déjà été trimballé dans une boîte pour aller à la mer. Mais je ne crois pas que ce soit là où tu vis. Je n’ai pas vu de pétrel. J’avais regardé le dessin dans l’un des bouquins qu’ils consultent et où nous sommes tous classés méthodiquement.

Je vais m’efforcer de mieux les cerner pour comprendre ton histoire. Et la leur.

Bien à toi. »

Léon

PS : Bon voyage Fred !!!

Photo extraite du site Oiseaux.net (© Alexandre Knochel).

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L’histoire d’un chat qui ne s’en laissait pas conter

LéonDans le bel univers qui est mien parfois,  au cœur duquel un être humain de belle compagnie régente bêtes et plantes tout en veillant sur les humains de passage ; eh bien, un jour d’été, surgit un jeune chat.

J’étais alors absente car occupée dans mon autre monde de l’Ouest, mais elle me raconta.

Jailli par la fenêtre du salon, il posa patte sur elle pour s’allonger derechef et glaner ses premières caresses. Nous ne l’avions jamais vu auparavant autour de la maison.

Roux tendre, quelques macules blanches autour du museau, de longues moustaches toutes « en avant, marche », des yeux bien ronds, un regard vif et curieux, un vrai « ronron » puissant et honnête. Un poil délicat et fin, le tout flegmatique et de très belle compagnie aussi.

Mince, s’en était fichu…

Baptisé Léon au cours de son premier casse-croûte officiel dans la maison, Léon accepta gentiment de se nommer Léon et trouva bonne et la table et l’habitante des lieux. Fini, j’vous dis. On était cuites. Il l’avait bien eue, il m’aurait forcément.

Nous passerons sur l’état émotionnel d’Apollo, le premier chat de la demeure. Espèce de vieux loup solitaire quelque peu irritable, Apollo se transforma un temps en tigre hirsute éructant des grognements et feulements épouvantables (revoir en référence la première version de L’Exorciste pour s’en faire une idée précise).

Léon, quant à lui, était bel et bien arrivé dans nos vies. Entièrement. Je veux dire en tant qu’individu unique, un et indivisible, bref, avec la totalité de ses attributs de reproduction (deux, je crois).

Détendu, relax, passionnément amical avec les humains, leur frigo et leurs mains dépliées sur son corps souple et svelte, Léon, malgré quelques fugues vers son foyer initial, finit par faire son choix, et s’installa avec nous. Il réussit l’exploit d’infléchir Apollo, devenu définitivement philosophe quant à la nature humaine, infidèle et versatile.

Fantasque, volage, passant de bras en bras, Léon occupait désormais l’espace à sa manière. Nature, affectueux, plaisant, souriant, un brun voleur et vandale. Allures cocasses, carapatant devant le vieux chat médusé, poilant que j’vous dis.

Le bougre eut même l’intelligence de considérer le protocole félin cher à Apollo I « Le Précieux » (pire que celui de la reine d’Angleterre).

Il apprit « au passage » à croiser le vieux rose apprêté, avec une haute considération, respectueux de son âge peut-être, mais aussi de ses obsessions maniaques, voire d’un snobisme qui n’est plus à prouver.

Le temps passa parce qu’il passe toujours, comme font les chats aussi si l’on y prête attention. Evidemment, nous nous sommes posé moult questions concernant la réelle nécessité de procéder à l’ablation de ses fameux attributs de mâle.

Cela donnait lieu parfois à des discussions drôles entre amis concernés et, ma foi, tant que Léon vivait tranquillement sa vigoureuse jeunesse, cela nous faisait plutôt sourire.

Comprenez, il était apparu ainsi, entier, libre de ses choix, évadé peut être d’une prison de chats (il en existe un tas).

Alors, en aucun cas, nous n’avions le droit de le décomposer, de le morceler, de l’amputer.

Léon le désinvolte, la star des BBQ, le pote sympa, toujours content de vous voir, que l’on imagine volontiers en marcel, accoudé à un zinc, une  pression à la patte et une Gitane maïs collée sous la truffe. Un poil frimeur, mais un gars simple et pas bagarreur.

Ce p’tit vaurien doit subjuguer les minettes avec son physique de jeune premier enjôleur. On suppose qu’il minaude davantage qu’il n’assaille.

C’est sans compter les autres… Les robustes, les costauds, les virils grincheux toujours prompts à venir lui chercher des noises, à notre Léon désormais en âge de s’enticher d’une belle croisée à la guinguette.

Alors, parfois, Léon est perturbé. Fort à parier que finalement ses fameux attributs corrompent sa légendaire bonne humeur. Il s’agite, se tourmente, semble inquiet, il est maigreux. Mais flûte, que faire ?

Il est amoureux et il semblerait qu’existe un rival. Vont-ils se retrouver une nuit sur le mur d’en face, le fleuret à la patte pour se départager ?

A quoi bon un tel affrontement ? Si jamais un chat – un vrai, un tatoué – lit ce blog, je lui demanderais bien de nous téléphoner pour nous conseiller. Pour info, les gars, James et Bubu ont nos coordonnées !

17 heures : merci, Apollo, de ton appel. J’ai bien entendu tes revendications concernant Léon mais, euh… comment dire ? Oui, c’est vrai, t’es tatoué, mais bon, pour le reste

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LoireA Nantes, elle est brouillonne, agitée, sombre, presque métallique. Fil conducteur jusqu’à Tours, je regarde souvent la Loire bouillonner dans un train à grande vitesse, lequel semble parfois l’effleurer. Elle devient alors le socle du déroulement de mes pensées et de mes multiples instants de contemplation. Aujourd’hui, je ne m’en éloigne que très peu. Je rejette les voyages avec une certaine vigueur.

Ainsi, j’ai appris qu’elle est mon unique racine et mon bel ancrage. Tourbillonnante sur des récifs intérieurs, elle vient se languir sur une terre sablonneuse. Langue de terre que je veux comme abri lorsque le monde me semblera absurde. Ile dont je m’accorderais volontiers la découverte et dont je détaillerais avec passion la longitude aux géographes impressionnés.

Ces jours encore, je m’en approche pour m’en éloigner à nouveau. De ces moments de cajolerie avec les deux chattes couleur tortue, un poil faméliques mais oh ! combien affranchies.

De ce petit bonhomme malicieux, debout sur sa barque, qui traverse le bras de Loire au rythme idiot des « continentaux ». Ciel et fleuve qui se mélangent dans un magnétisme crépusculaire, racine détrempée de mon être intérieur dans les bas-fonds du fleuve souverain, qui me tenaille soudain les chevilles, pour se rappeler à moi.

Celle qui, ancrée là-dessous, s’accroche et ondule et voit passer autour de taciturnes monstres fluviaux à l’image de ceux perchés sur le carrousel à Nantes. Ce manège à moi qui se met à tourner maintenant dans mon esprit joueur. Silures, brochets et autres vilains sandres, le courant nous tenant tous dans des postures bien particulières.

Entre les deux villes qui font maintenant mon existence, l’île est là désormais. Elle demeure tel un refuge qu’il sera temps de rejoindre lorsque, ailleurs, cela perdra du sens.

Les sternes là-haut, ce castor hardi qui fait demi-tour là-bas. Ces maisons troglodytiques en face bardées de carrés de tuffeau qu’encerclent les vignes sur le coteau.

Le petit homme sur sa barque, la colonie de chevreuils derrière laquelle il est aisé de frétiller et que l’on feint de débusquer. Les quelques poules qui s’ébrouent dans le potager en pente.

Au mois d’avril, je m’étais retournée sur une qui m’avait suivie dans le salon et, l’instant d’après, c’est moi qui la talonnais en tapant des mains, afin qu’elle sorte par l’une des innombrables portes de cette sage demeure.

A ce moment là, la poule et moi étions seules. Tous étaient quelque part sur l’îlot : le petit homme au regard vif, ma compagne munie de jumelles, les chats, les oiseaux, les poissons, le castor…

Belle solitude d’un instant parce qu’elle contenait ces autres, noble conscience parfois.

Demain, j’ouvrirai la fenêtre de ma chambre d’ici sur le fleuve, lequel, selon le temps, sera cafardeux, gris, quelque peu bilieux dans une brume rasante. Ou, pourquoi pas, limpide, gai, argenté et tranquille ?

Le côtoyer là, ici, maintenant, me rend douces les variations d’humeur qui n’empêchent nullement de crapahuter encore. Confirmation que l’on peut être beau dans la tourmente et qu’il faut apprendre la grande patience d’accueillir  le changement, comme il vient.

Souzay- Champigny, le 9 juin 2013

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Libreville # 1

Décollage à LibrevilleDans l’avion qui nous ramène tous « au pays », plus de blancs que de noirs. De jeunes Français qui rejoignent pour la Noël leurs expatriés de parents. Noël sous les cocotiers, gratos, en plein milieu de l’année universitaire, y a pire comme programme. Pendant le vol, certains se sont saoulés au mauvais champagne d’Air Gabon sous le regard méprisant des quelques familles gabonaises aisées. Ce mépris, je me souviens ne l’avoir ressenti qu’à certains moments bien particuliers, mais hélas récurrents. À chaque fois que je n’arrivais pas à nommer la société étrange au sein de laquelle tous nous vivions. Un apartheid déguisé gangrenant une nation noire, indépendante et soit disant décolonisée.

Comme fixée au creux d’une moiteur qui rend tout irréel, je cherche du regard mes deux têtes brunes derrière l’énorme vitre sale contre laquelle s’agglutinent nombre d’individus aux yeux exorbités. L’avion « du dimanche » vient à peine d’atterrir que déjà la passerelle est contre la carlingue et que tous descendent sur le tarmac, frappés par la torpeur équatoriale. Chemises, tee-shirts trempés de sueur, à essorer sur place si l’on pouvait. Corps poisseux, visages fatigués, mains moites. L’arrivée à Libreville et le moment de passer la douane ressemblent à l’enfer ou tout du moins c’est l’idée que je m’en fais.

Mes yeux suivent le béret vert-feuille vissé sur la tête du douanier et sa chemise kaki arborant l’écusson en losange aux couleurs du drapeau vert-jaune-bleu. Nous ne sommes pas encore à la veille des décennies terroristes du siècle dernier, aussi le zèle du type agace plus qu’il n’inquiète. Plus tard, on comprend que toute revanche sur le blanc est bonne à prendre, je veux dire, on le comprend vraiment, quitte à dévorer Césaire, Senghor ou encore Cheikh Amidou Kane.

Autant dire qu’on n’en revient pas indemne et c’est tant mieux.

Pour l’instant, j ‘y retourne en mémoire.

La ferveur qui règne dans ce petit aéroport aussi grand qu’une gare de province prend à la gorge, alors que l’on respire déjà mal tant l’air est saturé d’humidité. Le nez dans ma valise béante, le type examine de près des tubes de balles de tennis neuves, soulève des bouquins juridiques – je tente pour la deuxième fois de décrocher un DEUG de droit, et je fais semblant d’y parvenir – il déballe tout ou presque, inspecte la trousse de toilette, puis lassé, il me fait signe de dégager vers la gauche. Je ramasse mes effets personnels entassés sur une table d’école et me dirige vers la ligne virtuelle de la frontière. Je n’ai jamais revu ailleurs une telle vigueur à tamponner les passeports du visa de tourisme. Était-ce pour impressionner le voyageur ? Lui faire prendre conscience que son entrée sur le territoire gabonais et par extension sa « sortie », rien de tout cela ne lui appartenait vraiment. Plus tard, j’ai compris, très partiellement toutefois, ce qu’ils ressentent ailleurs, la peur au ventre, lorsqu’ils essaient de passer une fichue frontière. Les visas enferment physiquement les êtres. Maudits visas. Encore aujourd’hui, dans le cadre de mon travail, quand je saisis mon tampon professionnel, je l’appose avec force sur le papier, j’imagine le pouvoir très singulier que le douanier s’octroie. Je repense à ce fonctionnaire gabonais scrutant mon passeport, à l’endroit, à l’envers, à qui j’avais envie de crier que j’étais parfaitement en règle, que je voulais juste rentrer chez moi. Lui, le douanier gabonais, ne pouvait pas faire mieux que de m’imposer son rôle, sans pouvoir s’exprimer et me faire comprendre vraiment que « rentrer chez moi » était une illusion. Cela aussi, je l’apprendrais plus tard.

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2013, welcome

Les astres attirent follement les êtres en ce début d’année. Une petite bonne femme s’en est allée ce matin les rejoindre. Serrée dans les bras de son compagnon, cette fois elle est partie pour de bon.
A la vie, à la mort ces deux-là. Accidentés de cette vie, toujours en mal de repartir, de la peine à rejoindre les biens-pensants, les valeureux, les « intégrés-intégristes » parfois, bien qu’évidemment, cela soit trop simpliste de l’écrire ainsi.
Disparue du monde où l’on vit, lui devra demeurer debout, sans déraper, sans déboucher, sans faiblir. Le monde où l’on vit lui demande. Et puis ?

J’aimerais poser quelques questions aux astres en ce début d’année. Certains se sont alignés ou quelque chose comme ça. L’attraction semble forte, comme ici-bas, les mauvaises actions, les addictions, la maladie, la violence, la guerre. Le tout est d’être concerné parce que, n’est-ce pas, cela se passe dans le monde où l’on vit, je crois. A moins que l’on puisse reprocher quelque chose aux astres? Ah, non…

Si ça tourne pas rond grand frère, on sera là. On regardera les étoiles les prochaines nuits d’été et tu verras, tu t’apaiseras. Aucune de ces fichues étoiles n’auront répondu à nos questions, mais on s’en fout, ça ira quand même, tu verras.

A Jean-Louis.

Nantes, le 13 janvier 2013.

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Recueillement

Falaises de MescherPassage de la lumière au travers des vitraux au nombre de trois au dessus de l’autel. A droite, saint Georges, le prénom de mon père. Au milieu sainte Anne. Anne se tient devant moi dans une travée de l’église pleine comme un œuf. Je ne me souviens plus du troisième saint, à gauche, qui ne m’évoque aucun vivant. Pourtant, ils m’auront parfois aidée à concentrer mon regard au-dessus de la scène qui se « jouait » devant nous.

Un cercueil, des bougies, la grande silhouette digne de notre amie, sa mère, la famille, les amis. Un œuf plein que cette petite église de Charente-Maritime.

Des textes de l’évangile qui nous lient et nous réchauffent quelle que soit l’idée que l’on a de Dieu. Un écrit magnifique et limpide lu doucement par notre amie, hommage à son père. Voix douce qui apaise et émeut aux larmes.

Tels des piliers au milieu de la foule, elles sont là, présence clairsemée, toutes de grande taille, visibles et recueillies. Fait du hasard, nous, les trois plus petites, sommes alignées derrière. Ainsi positionnée en amont, je déploie mon regard sur leur immobilité, laquelle traduit la gravité de l’instant. Habituellement, tout ce petit monde s’agite davantage, nous n’avions jamais eu encore (toutes ensemble) une telle posture.

Puis nous suivons notre amie vers un ultime endroit, avant la disparition de cet objet massif qui attire le regard autant qu’il fait baisser la tête, selon le baromètre du « cœur qui cogne ».

Dans la salle, la voix de Piaf nous rappelle qu’elle ne regrette rien au terme de sa propre lutte pour vivre, Ferrat emmène certains au creux de l’enfance et au pied de la montagne lointaine. Brel claque sa vérité sur l’amour et l’amitié.
Dehors, dans la grisaille, ça se mélange et tous ont du mal à partir ; après ces rituels qui nous rassemblent, que va t-il rester ?

Notre roulotte se déplace alors vers la maison familiale, les manteaux et les écharpes tombent, les visages se délient, notre amie nous enjoint à reprendre notre place, accompagnée par une maman qui connaît intuitivement la place de chacune.
Les cigarettes électroniques se déclenchent dedans, les vraies clopes s’allument dehors, un bouchon de crémant donne de la voix, certaines veulent voir la mer, l’une d’entre nous explique le chemin. Notre amie rectifie un itinéraire qui n’était pas du tout le bon, on se serre sur les canapés, faut rentrer mais on a encore le temps, certaines ont décidé de dormir là, d’autres – qui conduisent – demandent à boire une petite gorgée dans le verre d’en face. On se raconte des souvenirs mille fois entendus, on se trompe un peu sur les dates, on regarde des photos et on se marre pas mal.

On dit souvent « c’est ce qu’il aurait voulu ». Là, ici, maintenant, cela prend tout son sens.

À Karine et Danièle.

Tours, le 10 janvier 2013.

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