Paroles d’Haïti

sécheresse en Haïti Nord Ouest

sécheresse en Haïti
Nord Ouest

– Je ne déparle pas, maman. Il y a les affaires du ciel et il y a les affaires de la terre, ça fait deux et ce n’est pas la même chose. Le ciel, c’est le pâturage des anges; ils sont bienheureux, ils n’ont pas à prendre soin du manger et du boire. Et sûrement qu’il y a des anges nègres pour faire le gros travail de la lessive des nuages ou balayer la pluie et mettre la propreté du soleil après l’orage, pendant que les anges blancs chantent comme des rossignols toute la sainte journée ou bien soufflent dans de petites trompettes comme c’est marqué dans les images qu’on voit dans les églises.

– Mais la terre, c’est une bataille jour pour jour, une bataille sans repos : défricher, planter, sarcler, arroser, jusqu’à la récolte, et alors tu vois ton champ mûr couché devant toi le matin, sous la rosée, et du dis : moi untel, gouverneur de la rosée et, l’orgueil entre dans ton cœur. Mais la terre est comme une bonne femme, à force de la maltraiter, elle se révolte : j’ai vu que vous avez déboisé les mornes. La terre est toute nue et sans protection. Ce sont les racines qui font amitié avec la terre et la retiennent : ce sont les manguiers, les bois de chênes, les acajous qui lui donnent les eaux des pluies pour sa grande soif et leur ombrage contre la chaleur de midi. C’est comme ça et pas autrement, sinon la pluie écorche la terre et le soleil l’échaude : il ne reste plus que les roches.

– Je dis vrai : c’est pas Dieu qui abandonne le nègre, c’est le nègre qui abandonne la terre et il reçoit sa punition : la sécheresse, la misère et la désolation.

– Je ne veux plus t’entendre, fit Délira secouant la tête. Tes paroles ressemblent à la vérité et la vérité est peut-être un péché.

Extrait de:  Gouverneurs de la rosée
Jacques Roumain

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Amine

Boîte aux lettres

Boîte aux lettres

Par la fenêtre du salon, il regarde les enfants jouer dans la cour de l’immeuble. Au loin, quelques espaces verts décimés de-ci, de-là. Trop, mal entretenus, ça ne prend pas. « Artificiel« , se dit-il.
Il écoute sa mère parler, l’impatience grandit en lui tel un ballon que l’on gonfle.

– Amine, mon fils, réponds-moi, dis-moi. Je ne vois plus qu’un homme lointain, rentré comme des poings que l’on sert et que l’on cache au fond des poches.

– Je ne peux te parler plus maman, je vais partir, maintenant tu le sais, c’est tout. Il n’y a pas d’avenir pour moi dans ce pays.

Alors, dis-moi pourquoi ton père et tes sœurs ont eu cet avenir ici ? Explique-moi cela, toi qui contiens la vérité alors qu’elle n’est que colère. On ne cache rien à une mère, Amine.

Le ciel azur exalte le jeune homme. Période printanière, lumineuse. Il songe aux montagnes afghanes, aux méandres des façades éclairées qui enclavent Damas, à l’ocre de la terre palestinienne, à ce qu’il pense être ses compagnons d’armes et de foi.

Ce sont des  » béni-oui-oui », ils ne sont rien de plus pour ce pays que de la volaille à caser dans des emplois et des logements dont ils ne veulent pas.

– Yasmina est juriste ;  Amine, elle, vit dans le 7e, tu es sévère.

– Yasmina s’est vendue à leur système de quotas. Elle est perdue pour nous.

– Nous, c’est qui ça, nous ?

Amine sent son cœur battre sourdement, imprimant du relief aux veines de son cou.

– Ceux qui n’acceptent pas de vivre et travailler chez le mécréant, le colon, le blanc, dans le « Pays de l´Autre ». Je ne veux pas vivre sur une terre où l’homme peut s’unir au mâle.

Ce sont leurs lois et il y a aussi des « petits blancs », juste en face de notre porte, Amine, je crois bien que notre frigidaire est plus rempli que le leur.

Sourd, cette discussion le rend plus sourd encore.

– Il ne s´agit pas de nourriture, arrête maman par pitié, je ne peux pas parler de tout cela avec celle qui m’a mis au monde, choyé, protégé. Tu es une sainte, maman, arrête de te tourmenter. Ma loi n’est pas leur.

La femme jette son torchon à terre. Tâche orange sur linoléum beige.

– D’où tiens-tu que ta mère est une sainte ? Et si moi je suis une sainte, qui es-tu alors toi, le fils d’une sainte ? Voilà encore une de vos facéties pour vous croire plus proche de Dieu. Mais tu as tort Amine, oui tu as tort. On ne gagne pas de place particulière près de lui à agir comme vous le faites.

Comme paralysé par la colère de sa mère, Amine, les bras ballants, s’apprête à ramasser le torchon par terre. La femme gronde :

– Laisse ça ! N’est-ce pas le travail d’une mère pour toi le martyr ?

La tristesse fait place à la colère et envahit la pièce. Ni l’un ni l’autre ne parviennent à se regarder. Elle s’assied lourdement sur une chaise. Sur la table, des billets d’avion Sur lesquels langues arabe et française coexistent.

 Oui, je les ai trouvés, j’ai regardé, je n’ai pas honte. Je ne serai pas comme ces mères qui apprennent un jour que la chair de leur chair s’est faite exploser là-bas, je ne sais où ? A Alger, c’est bien ça ?

– Ce n’est qu’une escale, un passage. 

Immédiatement, il regrette ses paroles. Il a manqué de calme et de clairvoyance. Il sait qu’il n’y a qu’elle pour le déstabiliser. Elle continue encore :

– Amine, si je l’acceptais, cela ferait-il de moi une sainte à tes yeux ?

le visage d’Amine s’éclaire. Serait-elle prête ?

– Oui, maman, si tu acceptes mon destin de combattant, tu seras fière, apaisée et proche de ton fils martyr et d’Allah, le miséricordieux.

Lasse, le regard posé sur les billets d’avion, les larmes coulent sur son visage. Elle ne pourra le retenir, elle vient de le comprendre.

Qui crois-tu combattre Amine, mon fils ? Un jour que Dieu t’auras abandonné, car il faudra bien que tu apprennes à t’en approcher autrement, tu t’apercevras que tu ne combattais que toi-même. Il sera trop tard et avant ce « départ », juste avant de partir, tu fouilleras la terre jusqu’au sang pour enfin comprendre qui tu es et d’où tu viens.

Le soleil se faufile derrière les murs maintenant. Sûr que du haut des montagnes, il le verrait encore éclairer une plaine, un désert ou encore une route qui mènerait au campement. Ici des couleurs fauves zèbrent le bleu du ciel, bientôt le jour va s’effacer. Une nuit encore à attendre l’heure sacrée du ralliement. Une nuit et encore une autre parmi les siens. Il pourrait jurer que rien ne ferait obstacle à son dessein.

Un homme entre dans le salon, l’air épuisé. A le voir pénétrer dans l’appartement, son regard las, les traits tirés, on croit voir un prisonnier. Ce qui sous-tend est l’immense solitude de l’épuisement. Voilà exactement pourquoi Amine pense que plus jamais il ne parlera à son père. Il paiera sa propre résignation.

L’homme s’est retiré dans la salle d’eau et Amine l’entend faire ses ablutions, lentement et consciencieusement. Puis il revient avec son tapis de prière qu’il dépose face à la fenêtre, en direction de l’est. Cet Orient que son fils convoite tant. Il regarde Amine, d’un regard oblique.

Et voilà un garçon qui malgré le chômage et tout ce temps perdu à ne rien faire, eh bien, le voilà en retard pour la prière. As-tu aussi abandonné ta foi Amine ? Qu’as-tu en tête qui semble te rendre si idiot ?

Irrité, comme à chaque fois que son père s’adresse à lui, Amine lui rétorque qu’il le rejoint. Au moment où il se dirige vers la salle d’eau, il entrevoit sa mère sortant de la cuisine, un voile habille ses cheveux et remonte à la naissance du cou. Elle disparaît vers une chambre les yeux rougis, la tête basse.

Amine pose maintenant son tapis près de celui de son père lequel, agenouillé, semble emporté par la prière. Amine se tient debout, la présence de son père l’oppresse, il sent ses genoux vaciller et toute énergie l’abandonner par son torse et son cœur. Incapable de se baisser, il place lentement ses mains le long de son corps pour ensuite les rassembler devant lui, paumes vers le haut, en demi-cercle.

Ses mains tremblantes l’obligent à relâcher ses bras. Son père s’est déjà relevé et, tel un automate qui répète des gestes réguliers, il s’agenouille à nouveau. Une fois debout, la prière accomplie, son fils est toujours figé à ses côtés, comme absent à l’appel séculaire. Son père s’emporte :

Où crois-tu aller comme ça Amine ? On dirait un fantôme, tes jambes ne te portent plus. As-tu quelque chose d’important à me dire ? Le travail ? Tu cherches toujours du travail ?

J’ai un rendez-vous jeudi de cette semaine, dit Amine en ramassant ses billets d’avion sur la table. Un billet aller en fait. Paris-Alger ce jeudi à 13h30.

Après Alger il faudra à peine dix jours pour les rejoindre. Rageur, les yeux brillants, il toise son père.

A Pôle Emploi papa, à Pôle Emploi. J’ai bon espoir…

Il existe chez Amine une violente douleur fantôme provenant d’évènements qu’il ignore, mais qu’il porte en lui à jamais.

Tours, le 13 janvier 2014.

En non-hommage à Ariel Sharon, responsable du massacre de Sabra et Chatila perpétré du 16 au 18 septembre 1982.

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Classé dans Recueil de nouvelles intitulé : A chacun son printemps

Hôtel des Amériques

Téchiné. Film culte 1981. Sommet d’une scène de fin. Apogée d’un acteur en totale maîtrise de son art. Un quai de gare, un homme broyé, un bruit de train, une salle de restaurant de gare vide où il avait l’habitude de la retrouver.
Tout y est, en quelques minutes…

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Classé dans Ecran noir

Re(chute)

Tournesols dans les yeux. Marielle, 1999

Tournesols dans les yeux.
Marielle, 1999

Imaginez. Vous êtes un champ. Un champ de tournesol que l’on vient de semer à la mi-mars, proche de la Loire. Votre terre, votre corps de terre s’ėvade à l’infini sur des sillons bruns et ventrus. Il fait encore froid mais, malgré le vent glacial, la pluie battante,ça secoue là-dessous. Des vibrations souterraines, une envie de mouvement insuffle les racines, parfois une onde qui vient du sud, un redoux qui amène une fleur de mai, par-ci par-là.

On patiente, l’on attend que ça, l’arrivée du roi Soleil. La première hirondelle a déjà survolé les terres, bon sang, sang neuf, on en n’est plus loin ! Et un fil suspendu, ténu, emporte vers la vie, des tiges tendres tendent vers un pâle rayon, tout semble en place. Le matin, ça tire à l’est quand il faut se lever, et tant pis s’il n’est pas encore présent. La journée, faut bien tourner et virevolter pour exister et ça se fige à l’ouest au crépuscule, où il brille toujours par son absence.

Qu’importe, quelques courageuses abeilles et autres papillons butinent les jeunes pousses et, un matin de fin juin, face au Soleil levant moins terne, les premiers capitules s’éveillent enfin. Puis arrive juillet où tout se fige dans une beauté infernale et les fleurs charnues exultent, lèchent les rayons puissants de l’astre triomphant. Et tout cela est enfin visible, existant, merveilleusement vivant.
Van Gogh ne va pas tarder, quelques pétales jaunes s’ébrouent dans une petite brise d’été, des bourdons affairés, des oiseaux piaillent dans les arbres aux belles feuilles pleines.

Des traces de passage sur la terre, des luttes, des frictions, des effleurements et autres caresses, des pluies d’été qui fleurent bon, la terre ocre qui brûle au mitan du jour, s’échauffe, puis s’endort dans l’obscurité douce jusqu’à l’aube, où tout reprend de concert et de fort jolie manière, dans la joie, une danse rageuse.

Ça passe en un éclair, un présent offert à l’âme et, à un moment saisissant, on devine l’apogée et la chute en avant.
Il y a d’abord le lent mais sournois départ du grand Roi. Mi-août, il se fait la malle un peu plus tôt, et le lendemain encore plus vite. Les fleurs de tournesol capitulent déjà. Elles ignorent que seules leurs graines leur survivront. Pour l’heure, les plus légères, les moins dodues se renversent déjà, abandonnées par la lumière.

Après cette éclatante floraison, cette magie d’une saison, elles regardent alors vers le sol, vaincues par le poids de leurs graines. Une fois celles-ci récoltées, tiges et fleurs exsangues noircissent le champ, brûlés par un Soleil oblique de fin du monde.
Début septembre, quand d’aucuns s’écrient « c’est encore l’été », c’est pourtant un spectacle de désolation qu’offre le champ de tournesol.
Une fois tout ça rasé, la terre reprend souffle et subsistent parfois de belles couleurs sur ses courbures. Secouée, remuée, elle tremble et reflète l’image doucement chatoyante de l’automne, de la vie qui fiche le camp loin de ce champ. Demeurent des instants rares, où tout semble en suspens, même si au loin le fuyard ne trompe plus son monde.

Et puis un soir, ce sont des corbeaux qui croisent au loin, et se posent et râlent sur un arbre blafard. Par terre rampent de grosses limaces grises. Le Soleil bas et froid du matin éclaire à peine une brume rase qui enveloppe le champ. Un voile grisâtre qui planque tout, et c’est mieux ainsi, car enfin que ce champ est laid !
Sa terre vautrée dans des flots de larmes, cette froidure, ses sillons mal peignés, sa couleur terne et ses gros cailloux partout… Où étaient t-ils d’ailleurs ces gros cailloux cet été ? Sûr pourtant qu’ils devaient être là. Je ne sais pas,  je ne m’en souviens plus.

Je suis dans  l’obscurité.

Nantes, 7 décembre 2013

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En ce cas

 » J’ai les cheveux plantés en plusieurs sens, et les dents, et les poils de la barbe. Les nerfs doivent être plantés comme ça. »

Cocteau

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Réalisme

  » Dis-toi bien que si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin, ce serait l’ivresse ! »

Jean Gabin, Un singe en hiver

Henri Verneuil

Michel Audiard

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Le chat des Kerguelen

Chat et manchots

Manchots corrompus.

Léon a reçu une lettre d’un lointain cousin des Kerguelen. Bah si, je ne vois pas ce que cela a d’extraordinaire ! Comme on a un ami qui s’y rend prochainement, on a demandé à Léon de nous raconter. Sa vie, l’ambiance, tout quoi. D’accord, il a dit, Léon :

« D’abord, le cousin, c’est un descendant d’un rouquin breton qui fit le long voyage avec des hommes dans les années cinquante. Son taf, au cousin, c’était de bouffer les souris et autres rats. C’était un peu monotone, d’autant qu’il souffrait souvent du mal de mer, mais sur le rafiot il rencontra une belle noiraude originaire du Pays basque.

Basques et Bretons, ils ont ça dans le sang, le voyage. A eux deux, une fois débarqués, amoureux qu’ils étaient, ils firent une tripotée de bébés, et ils étaient loin d’être seuls !

Ainsi naquit la colonie (invasive) du « Chat des Kerguelen ».

Au début, cela se passait plutôt en bonne intelligence avec les humains. Ils étaient certes rationnés, il n’y avait pas de rab, aussi les chats continuaient-ils leur carnage de souris et autres rats. Mais ils entraient et sortaient librement des baraques d’hommes.

Parfois arrivaient par ce grand bateau, d’autres immigrés de toutes races. Déboussolés qu’ils étaient d’atterrir sur cette île trop ventée, sans un arbre pour y grimper, une pluie battante à vous coller les poils à la peau, et peu d’endroits douillets pour s’abriter. Et puis avec ça, fallait voir à quoi ressemblaient les oiseaux de là-bas ! Grands, bruyants et toujours en nombre important. De quoi rebuter toute velléité de chasse.

Peu à peu, la politique d’immigration des chats cessa. Mon cousin raconte que pour subsister, ils avaient fini par jeter leur dévolu sur un oiseau menacé de disparition, qui trouve refuge là où les hommes ne demeurent pas où si peu. Les pétrels qu’ils s’appellent, je crois.

Des décisions d’hommes tombèrent à l’encontre des chats. Ils les décrétèrent indésirables et on les qualifia « d’allochtones ». Une injure qui fit débat chez les félins.

Mon cousin explique que lui qui appartient à la cent cinquantième génération d’immigrés se sent chez lui aux Kerguelen. Il fait part dans son courrier de nombreuses ratonnades auxquelles il a assisté. Trop de chats, ils disaient.

Alors les chats instruits de Kerguelen se sont organisés et ont créé un syndicat : le CCK (Confrérie du Chat de Kerguelen). Essayant d’entamer les tractations, ils invitèrent les pétrels à s’exprimer, mais ceux-ci leur signifièrent une fin de non-recevoir, déclinant tout pourparler avec leurs assassins. Courroucés, la plupart des pétrels s’installèrent sur les îles voisines, étant bien entendu que les chats ne nagent pas, ou si mal. C’était bien joué. Les prédateurs affamés jetèrent leur dévolu sur les lapins des humains, lesquels, au passage, avaient de leur côté dévasté le pauvre chou de Kerguelen. Excédé, l’homme dit aux félins comme aux lapins :

– Certes, on vous a fait venir ! Mais vous dépassez les bornes ! On ne veut plus vous voir.

Des années plus tard, une assemblée extraordinaire eut lieu entre les représentants du genre humain, des lapins, de la gent féline et ailée.

Le représentant des chats, lui, non content d’avoir corrompu l’humain en glanant quelques caresses, dévora le pétrel et le lapin.

Après un rot sonore, il dit à l’humain consterné :

– Bon, écoute mon gars, nous, on s’adapte. T’as qu’à relire ton histoire, tu verras, on n’est jamais loin de toi. Pas besoin d’être ravitaillé en croquettes par votre fichu rafiot, nous, on bouffe ce qu’il y’a à bouffer ici. C’est bien pour ça que vous nous avez embarqués, non ? On s’adapte, j’te dis. On a doublé le volume de notre pelage, parce que, bon Dieu, qu’est-ce qu’on se caille ici !

Pis, de temps en temps, y en a qui rendent visite à tes collègues à Port-aux-Français. Un peu de gringue, et d’aucuns succombent à l’envie de nous caresser. Bah, fais pas cette tête-là ! Il me semble reconnaître ta bobine. On n’aurait pas passé une nuit ensemble dernièrement ?

L’humain exaspéré hurla :

– Mais enfin Chat ! Tu n’es pas sans savoir qu’il est formellement interdit de manger les pétrels ! Alors, leur représentant… Qu’est-ce qu’on va leur dire nous, maintenant ?

Le chat déclara en tournant les coussinets :

– Dis-leur de relire Darwin.

Léon n’a pas souhaité achever sa lecture. Il a prétendu que le cousin concluait sur un truc méchant à propos des humains. Il ne voulait pas que l’on sache.

Le lendemain, pendant qu’il dormait, j’ai lu sa réponse au cousin des Kerguelen. Cela donne à peu près ça :

« Cher cousin,

Je n’ai pas tout compris à ton histoire. Ici, les chats ne sont pas politisés et je suis encore jeune. On ne fait pas partie d’une population indésirable. Il y’a ceux qui nous aiment, ou pas. D’ailleurs, les humains qui nous chérissent tentent de régenter nos existences et on leur fait croire qu’ils y parviennent. Ils adorent ça !

Une fois dehors, on fait comme on veut, on bouffe les souris, les oiseaux, parfois des lapins, cela ne semble pas poser problème.

Il y a une boîte dans leurs maisons où d’autres humains dénués de relief parlent tout le temps. Aujourd’hui, ils racontaient que des centaines d’hommes étaient morts noyés dans la mer en tentant de rejoindre le bout de terre où l’on vit, nous.

Il y a aussi l’histoire de cette petite fille qui a été expulsée de cette terre où l’on vit, nous, parce qu’elle n’en faisait pas partie. Je n’ai pas bien compris.

Ici, les humains ne semblent pas unis comme chez toi. Je les apprécie, mais je ne les saisis pas toujours. Je vis avec un autre chat, bien plus vieux, qui semble mieux les comprendre. Cela le déprime, je crois.

Tout ce que je peux te conseiller, c’est d’arrêter de bouffer les pétrels. Certains humains semblent y tenir beaucoup. Et te dire aussi que dans votre malheur, vous avez de la chance que les hommes ne soient pas trop nombreux. Ils malmènent parfois la liberté. J’ai déjà été trimballé dans une boîte pour aller à la mer. Mais je ne crois pas que ce soit là où tu vis. Je n’ai pas vu de pétrel. J’avais regardé le dessin dans l’un des bouquins qu’ils consultent et où nous sommes tous classés méthodiquement.

Je vais m’efforcer de mieux les cerner pour comprendre ton histoire. Et la leur.

Bien à toi. »

Léon

PS : Bon voyage Fred !!!

Photo extraite du site Oiseaux.net (© Alexandre Knochel).

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