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Le chat des Kerguelen

Chat et manchots

Manchots corrompus.

Léon a reçu une lettre d’un lointain cousin des Kerguelen. Bah si, je ne vois pas ce que cela a d’extraordinaire ! Comme on a un ami qui s’y rend prochainement, on a demandé à Léon de nous raconter. Sa vie, l’ambiance, tout quoi. D’accord, il a dit, Léon :

« D’abord, le cousin, c’est un descendant d’un rouquin breton qui fit le long voyage avec des hommes dans les années cinquante. Son taf, au cousin, c’était de bouffer les souris et autres rats. C’était un peu monotone, d’autant qu’il souffrait souvent du mal de mer, mais sur le rafiot il rencontra une belle noiraude originaire du Pays basque.

Basques et Bretons, ils ont ça dans le sang, le voyage. A eux deux, une fois débarqués, amoureux qu’ils étaient, ils firent une tripotée de bébés, et ils étaient loin d’être seuls !

Ainsi naquit la colonie (invasive) du « Chat des Kerguelen ».

Au début, cela se passait plutôt en bonne intelligence avec les humains. Ils étaient certes rationnés, il n’y avait pas de rab, aussi les chats continuaient-ils leur carnage de souris et autres rats. Mais ils entraient et sortaient librement des baraques d’hommes.

Parfois arrivaient par ce grand bateau, d’autres immigrés de toutes races. Déboussolés qu’ils étaient d’atterrir sur cette île trop ventée, sans un arbre pour y grimper, une pluie battante à vous coller les poils à la peau, et peu d’endroits douillets pour s’abriter. Et puis avec ça, fallait voir à quoi ressemblaient les oiseaux de là-bas ! Grands, bruyants et toujours en nombre important. De quoi rebuter toute velléité de chasse.

Peu à peu, la politique d’immigration des chats cessa. Mon cousin raconte que pour subsister, ils avaient fini par jeter leur dévolu sur un oiseau menacé de disparition, qui trouve refuge là où les hommes ne demeurent pas où si peu. Les pétrels qu’ils s’appellent, je crois.

Des décisions d’hommes tombèrent à l’encontre des chats. Ils les décrétèrent indésirables et on les qualifia « d’allochtones ». Une injure qui fit débat chez les félins.

Mon cousin explique que lui qui appartient à la cent cinquantième génération d’immigrés se sent chez lui aux Kerguelen. Il fait part dans son courrier de nombreuses ratonnades auxquelles il a assisté. Trop de chats, ils disaient.

Alors les chats instruits de Kerguelen se sont organisés et ont créé un syndicat : le CCK (Confrérie du Chat de Kerguelen). Essayant d’entamer les tractations, ils invitèrent les pétrels à s’exprimer, mais ceux-ci leur signifièrent une fin de non-recevoir, déclinant tout pourparler avec leurs assassins. Courroucés, la plupart des pétrels s’installèrent sur les îles voisines, étant bien entendu que les chats ne nagent pas, ou si mal. C’était bien joué. Les prédateurs affamés jetèrent leur dévolu sur les lapins des humains, lesquels, au passage, avaient de leur côté dévasté le pauvre chou de Kerguelen. Excédé, l’homme dit aux félins comme aux lapins :

– Certes, on vous a fait venir ! Mais vous dépassez les bornes ! On ne veut plus vous voir.

Des années plus tard, une assemblée extraordinaire eut lieu entre les représentants du genre humain, des lapins, de la gent féline et ailée.

Le représentant des chats, lui, non content d’avoir corrompu l’humain en glanant quelques caresses, dévora le pétrel et le lapin.

Après un rot sonore, il dit à l’humain consterné :

– Bon, écoute mon gars, nous, on s’adapte. T’as qu’à relire ton histoire, tu verras, on n’est jamais loin de toi. Pas besoin d’être ravitaillé en croquettes par votre fichu rafiot, nous, on bouffe ce qu’il y’a à bouffer ici. C’est bien pour ça que vous nous avez embarqués, non ? On s’adapte, j’te dis. On a doublé le volume de notre pelage, parce que, bon Dieu, qu’est-ce qu’on se caille ici !

Pis, de temps en temps, y en a qui rendent visite à tes collègues à Port-aux-Français. Un peu de gringue, et d’aucuns succombent à l’envie de nous caresser. Bah, fais pas cette tête-là ! Il me semble reconnaître ta bobine. On n’aurait pas passé une nuit ensemble dernièrement ?

L’humain exaspéré hurla :

– Mais enfin Chat ! Tu n’es pas sans savoir qu’il est formellement interdit de manger les pétrels ! Alors, leur représentant… Qu’est-ce qu’on va leur dire nous, maintenant ?

Le chat déclara en tournant les coussinets :

– Dis-leur de relire Darwin.

Léon n’a pas souhaité achever sa lecture. Il a prétendu que le cousin concluait sur un truc méchant à propos des humains. Il ne voulait pas que l’on sache.

Le lendemain, pendant qu’il dormait, j’ai lu sa réponse au cousin des Kerguelen. Cela donne à peu près ça :

« Cher cousin,

Je n’ai pas tout compris à ton histoire. Ici, les chats ne sont pas politisés et je suis encore jeune. On ne fait pas partie d’une population indésirable. Il y’a ceux qui nous aiment, ou pas. D’ailleurs, les humains qui nous chérissent tentent de régenter nos existences et on leur fait croire qu’ils y parviennent. Ils adorent ça !

Une fois dehors, on fait comme on veut, on bouffe les souris, les oiseaux, parfois des lapins, cela ne semble pas poser problème.

Il y a une boîte dans leurs maisons où d’autres humains dénués de relief parlent tout le temps. Aujourd’hui, ils racontaient que des centaines d’hommes étaient morts noyés dans la mer en tentant de rejoindre le bout de terre où l’on vit, nous.

Il y a aussi l’histoire de cette petite fille qui a été expulsée de cette terre où l’on vit, nous, parce qu’elle n’en faisait pas partie. Je n’ai pas bien compris.

Ici, les humains ne semblent pas unis comme chez toi. Je les apprécie, mais je ne les saisis pas toujours. Je vis avec un autre chat, bien plus vieux, qui semble mieux les comprendre. Cela le déprime, je crois.

Tout ce que je peux te conseiller, c’est d’arrêter de bouffer les pétrels. Certains humains semblent y tenir beaucoup. Et te dire aussi que dans votre malheur, vous avez de la chance que les hommes ne soient pas trop nombreux. Ils malmènent parfois la liberté. J’ai déjà été trimballé dans une boîte pour aller à la mer. Mais je ne crois pas que ce soit là où tu vis. Je n’ai pas vu de pétrel. J’avais regardé le dessin dans l’un des bouquins qu’ils consultent et où nous sommes tous classés méthodiquement.

Je vais m’efforcer de mieux les cerner pour comprendre ton histoire. Et la leur.

Bien à toi. »

Léon

PS : Bon voyage Fred !!!

Photo extraite du site Oiseaux.net (© Alexandre Knochel).

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L’histoire d’un chat qui ne s’en laissait pas conter

LéonDans le bel univers qui est mien parfois,  au cœur duquel un être humain de belle compagnie régente bêtes et plantes tout en veillant sur les humains de passage ; eh bien, un jour d’été, surgit un jeune chat.

J’étais alors absente car occupée dans mon autre monde de l’Ouest, mais elle me raconta.

Jailli par la fenêtre du salon, il posa patte sur elle pour s’allonger derechef et glaner ses premières caresses. Nous ne l’avions jamais vu auparavant autour de la maison.

Roux tendre, quelques macules blanches autour du museau, de longues moustaches toutes « en avant, marche », des yeux bien ronds, un regard vif et curieux, un vrai « ronron » puissant et honnête. Un poil délicat et fin, le tout flegmatique et de très belle compagnie aussi.

Mince, s’en était fichu…

Baptisé Léon au cours de son premier casse-croûte officiel dans la maison, Léon accepta gentiment de se nommer Léon et trouva bonne et la table et l’habitante des lieux. Fini, j’vous dis. On était cuites. Il l’avait bien eue, il m’aurait forcément.

Nous passerons sur l’état émotionnel d’Apollo, le premier chat de la demeure. Espèce de vieux loup solitaire quelque peu irritable, Apollo se transforma un temps en tigre hirsute éructant des grognements et feulements épouvantables (revoir en référence la première version de L’Exorciste pour s’en faire une idée précise).

Léon, quant à lui, était bel et bien arrivé dans nos vies. Entièrement. Je veux dire en tant qu’individu unique, un et indivisible, bref, avec la totalité de ses attributs de reproduction (deux, je crois).

Détendu, relax, passionnément amical avec les humains, leur frigo et leurs mains dépliées sur son corps souple et svelte, Léon, malgré quelques fugues vers son foyer initial, finit par faire son choix, et s’installa avec nous. Il réussit l’exploit d’infléchir Apollo, devenu définitivement philosophe quant à la nature humaine, infidèle et versatile.

Fantasque, volage, passant de bras en bras, Léon occupait désormais l’espace à sa manière. Nature, affectueux, plaisant, souriant, un brun voleur et vandale. Allures cocasses, carapatant devant le vieux chat médusé, poilant que j’vous dis.

Le bougre eut même l’intelligence de considérer le protocole félin cher à Apollo I « Le Précieux » (pire que celui de la reine d’Angleterre).

Il apprit « au passage » à croiser le vieux rose apprêté, avec une haute considération, respectueux de son âge peut-être, mais aussi de ses obsessions maniaques, voire d’un snobisme qui n’est plus à prouver.

Le temps passa parce qu’il passe toujours, comme font les chats aussi si l’on y prête attention. Evidemment, nous nous sommes posé moult questions concernant la réelle nécessité de procéder à l’ablation de ses fameux attributs de mâle.

Cela donnait lieu parfois à des discussions drôles entre amis concernés et, ma foi, tant que Léon vivait tranquillement sa vigoureuse jeunesse, cela nous faisait plutôt sourire.

Comprenez, il était apparu ainsi, entier, libre de ses choix, évadé peut être d’une prison de chats (il en existe un tas).

Alors, en aucun cas, nous n’avions le droit de le décomposer, de le morceler, de l’amputer.

Léon le désinvolte, la star des BBQ, le pote sympa, toujours content de vous voir, que l’on imagine volontiers en marcel, accoudé à un zinc, une  pression à la patte et une Gitane maïs collée sous la truffe. Un poil frimeur, mais un gars simple et pas bagarreur.

Ce p’tit vaurien doit subjuguer les minettes avec son physique de jeune premier enjôleur. On suppose qu’il minaude davantage qu’il n’assaille.

C’est sans compter les autres… Les robustes, les costauds, les virils grincheux toujours prompts à venir lui chercher des noises, à notre Léon désormais en âge de s’enticher d’une belle croisée à la guinguette.

Alors, parfois, Léon est perturbé. Fort à parier que finalement ses fameux attributs corrompent sa légendaire bonne humeur. Il s’agite, se tourmente, semble inquiet, il est maigreux. Mais flûte, que faire ?

Il est amoureux et il semblerait qu’existe un rival. Vont-ils se retrouver une nuit sur le mur d’en face, le fleuret à la patte pour se départager ?

A quoi bon un tel affrontement ? Si jamais un chat – un vrai, un tatoué – lit ce blog, je lui demanderais bien de nous téléphoner pour nous conseiller. Pour info, les gars, James et Bubu ont nos coordonnées !

17 heures : merci, Apollo, de ton appel. J’ai bien entendu tes revendications concernant Léon mais, euh… comment dire ? Oui, c’est vrai, t’es tatoué, mais bon, pour le reste

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