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Espace-temps

cerveauDans l’unité gériatrie aigüe où j’attends l’interne invisible, je regarde mon père qui tente de me suivre, il déambule dans le couloir, petits pas, regard vide, la tristesse m’accable.

Je descends à la cafétéria de l’hôpital, histoire d’y trouver un semblant de vie. Tandis que je bois un café, un type m’accoste, pas grand, mince, bien sapé, belle gueule, la cinquantaine grisonnante (existe-t-il une alternative à la cinquantaine grisonnante ?).

Me regardant l’air surpris, il me dit que l’on se connaît. Je soupire. J’aime bien les hommes, mais rares sont ceux qui m’approchent de la sorte. Mon style, mon âge, ma propre distance. Un costume de circonstance. De plus, aujourd’hui, j’ai une tête de cadavre.

Je rétorque :

– Non, je ne crois pas.

– Mais si, insiste t-il, Théo, avocat au barreau de Paris, on a travaillé ensemble à la 23e chambre, il y a une quinzaine d’années !

Je lève les yeux sur lui, abasourdie. Théo… retour dans le passé, ici.

– Je sais dit-il, étrange endroit, mais je suis du coin, tu ne te souviens pas? Mon père est hospitalisé à l’unité Alzheimer depuis quatre jours, et toi ?

Pareil, pareil mon gars, oui, d’accord on va discuter, mais je te préviens, je me sens fatiguée.

La 23e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, le vieux Palais sur l’île de la Cité, la Sainte-Chapelle, la Conciergerie…

Je respire en même temps que je suffoque. Deux organes se livrent bataille en moi. Le cœur qui bat la chamade et mon cerveau qui s’accorde une respiration mentale à mon insu.

Théo, putain… Tu sors d’où ? Tu as vieilli et moi aussi ; oh non, toi t’es bien, j’te jure, t’es gentil, il faut que je remonte, je dois voir l’interne.

– Ah, moi aussi, le docteur X, il est bien. Le nom du gériatre invisible.

Une fois dans l’unité fermée, Théo s’éloigne dans le couloir et presque immédiatement, le docteur X se dirige vers lui. Mon père et moi devrons attendre, question de statut social. Je croise ma mère dans la chambre de mon père, elle me demande s’il sera présent avec nous le jour de Noël. Euh… Et il me faut répondre quelque chose pour enrayer son angoisse. Elle regarde fixement bien au-delà de mon crâne, sa mine est dévastée. Le crabe rongeur qu’elle abrite depuis trop longtemps lui sort par les yeux.

Le docteur X finit par venir et nous dire l’essentiel. Il faut que je parte, les larmes de ma mère, vite de l’air.

En fuyant le service, je discerne Théo au loin en grande discussion avec une jeune infirmière. Vite, dehors.

Un bus passe au pied de l’hôpital, il regagne vaguement le centre ville. Quelques arrêts plus loin, un type monte avec son chien. Il pue la bière, s’écroule sur un siège. De grandes canettes dépassent de son sac à dos défoncé. Il me rappelle quelqu’un. Je tourne la tête et regarde par la vitre défiler la ville. Décorations de Noël, des gens partout qui s’agitent hors et dans les magasins. Les illuminations des rues soulignent l’attente de ce moment de joie. L’arrivée du Christ parmi nous : mon cul…

Soudain, le machiniste freine brusquement entre deux stations. Pas normal. Les gens secoués, malmenés, râlent et expriment leur désapprobation. Le chauffeur se lève et se rue vers le type à canettes :

– Vous voyez pas toute votre bière qui s’écoule par terre, non ? Ça pue, c’est dégueulasse et le respect des autres ? Vous connaissez, hein ? Je rentre au dépôt après, c’est encore moi qui vais me taper le ménage, j’en peux plus! Vous comprenez, où je vous vire ?

Le type à canettes se lève et fait mine de nettoyer le sol avec son blouson pourri. Le chauffeur lui hurle de rester assis et d’attacher son chien. Des insultes violentes fusent entre les deux hommes. Personne n’a bougé. Que dire ?

Le calme est revenu, puis, plus tard, le type à canettes se tourne vers moi, alors même que nous sommes pas loin d’être une cinquantaine dans ce bus.

– Vous avez des mouchoirs ?

Je lui lance mon paquet de Kleenex. Il se lève et nettoie tant bien que mal le sol imbibé. Auparavant, il a attaché son chien au siège avec sa ceinture. Le jean du type lui tombe à la moitié des fesses, il ne s’en rend pas compte, semble faire de son mieux. Le chauffeur regarde la scène dans le rétroviseur d’un air las et épuisé.

Le gars se relève. En essayant de se rhabiller, il me tend le reste du paquet, je luis fais signe de le garder, il me fait un geste de la main.

Guist’hau, je descends de cet engin, plombée d’une sourde nausée. Quel monde vilain. Décadent, cruel, difforme, un monstre.

Arrivée chez moi, je pose les clés sur la commode de l’entrée, puis je file vers la salle de bains, avec l’envie obsessionnelle de me purifier.

Enfin, je me couche, allume la radio. Daho, que j’ai vu il n’y a pas si longtemps sur scène, conclut cette journée :

« Mais au matin, les dauphins se meurent de… saudade… ouh, yeah ! »

Je change de station, une émission intello sur France Culture que je ne cherche même pas à comprendre. Pas d’émotion, c’est tout.

Cependant, Jean-Christophe Rufin parle de médecins qui comprendraient les âmes avant la maladie, encore un hasard ?

Je ferme les yeux, l’image de la tisanerie de la salle de repos, à la thalasso de La Baule, face à l’océan, me traverse l’esprit. Envie que l’on m’enveloppe de boue de la baie de Bourgneuf, et d’une piscine d’eau de mer chauffée à 33 °C.

(Dites 33)

Je sais bien que c’est régressif. Un chemin virtuel vers la matrice, et puis. Nous sommes tous des humains tricotés par les vents de passage. Le reste n’est que vaste farce. Et une cuite au muscadet, là, ça me fait trop peur. Je vieillis !

Oui, des mammifères, « action, réaction ». Cerveau reptilien, et le reste du temps on fait bonne figure et on apprend.

A propos de mammifère, je pense aussi à une amie qui vient de perdre son chat avec lequel elle vivait depuis seize ans. Une perte douloureuse pour qui sait cela.

Cette amie aime à penser que, quoi qu’il arrive dans l’existence, il nous faut demeurer debout et droit, et ne pas se voûter sous le poids du chagrin.

Demain matin, je me lèverai pour me rendre dans cette boîte noire qui nous sert de tribunal, à Nantes, où des humains jugent d’autres humains.

J’essaierai, oui je ferai en sorte d’être debout et bien droite, car enfin, quoi qu’il advienne encore, je n’ai plus peur. Je suis déjà allée au bout.

Nantes, le 10 décembre 2014

 

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Le chat des Kerguelen

Chat et manchots

Manchots corrompus.

Léon a reçu une lettre d’un lointain cousin des Kerguelen. Bah si, je ne vois pas ce que cela a d’extraordinaire ! Comme on a un ami qui s’y rend prochainement, on a demandé à Léon de nous raconter. Sa vie, l’ambiance, tout quoi. D’accord, il a dit, Léon :

« D’abord, le cousin, c’est un descendant d’un rouquin breton qui fit le long voyage avec des hommes dans les années cinquante. Son taf, au cousin, c’était de bouffer les souris et autres rats. C’était un peu monotone, d’autant qu’il souffrait souvent du mal de mer, mais sur le rafiot il rencontra une belle noiraude originaire du Pays basque.

Basques et Bretons, ils ont ça dans le sang, le voyage. A eux deux, une fois débarqués, amoureux qu’ils étaient, ils firent une tripotée de bébés, et ils étaient loin d’être seuls !

Ainsi naquit la colonie (invasive) du « Chat des Kerguelen ».

Au début, cela se passait plutôt en bonne intelligence avec les humains. Ils étaient certes rationnés, il n’y avait pas de rab, aussi les chats continuaient-ils leur carnage de souris et autres rats. Mais ils entraient et sortaient librement des baraques d’hommes.

Parfois arrivaient par ce grand bateau, d’autres immigrés de toutes races. Déboussolés qu’ils étaient d’atterrir sur cette île trop ventée, sans un arbre pour y grimper, une pluie battante à vous coller les poils à la peau, et peu d’endroits douillets pour s’abriter. Et puis avec ça, fallait voir à quoi ressemblaient les oiseaux de là-bas ! Grands, bruyants et toujours en nombre important. De quoi rebuter toute velléité de chasse.

Peu à peu, la politique d’immigration des chats cessa. Mon cousin raconte que pour subsister, ils avaient fini par jeter leur dévolu sur un oiseau menacé de disparition, qui trouve refuge là où les hommes ne demeurent pas où si peu. Les pétrels qu’ils s’appellent, je crois.

Des décisions d’hommes tombèrent à l’encontre des chats. Ils les décrétèrent indésirables et on les qualifia « d’allochtones ». Une injure qui fit débat chez les félins.

Mon cousin explique que lui qui appartient à la cent cinquantième génération d’immigrés se sent chez lui aux Kerguelen. Il fait part dans son courrier de nombreuses ratonnades auxquelles il a assisté. Trop de chats, ils disaient.

Alors les chats instruits de Kerguelen se sont organisés et ont créé un syndicat : le CCK (Confrérie du Chat de Kerguelen). Essayant d’entamer les tractations, ils invitèrent les pétrels à s’exprimer, mais ceux-ci leur signifièrent une fin de non-recevoir, déclinant tout pourparler avec leurs assassins. Courroucés, la plupart des pétrels s’installèrent sur les îles voisines, étant bien entendu que les chats ne nagent pas, ou si mal. C’était bien joué. Les prédateurs affamés jetèrent leur dévolu sur les lapins des humains, lesquels, au passage, avaient de leur côté dévasté le pauvre chou de Kerguelen. Excédé, l’homme dit aux félins comme aux lapins :

– Certes, on vous a fait venir ! Mais vous dépassez les bornes ! On ne veut plus vous voir.

Des années plus tard, une assemblée extraordinaire eut lieu entre les représentants du genre humain, des lapins, de la gent féline et ailée.

Le représentant des chats, lui, non content d’avoir corrompu l’humain en glanant quelques caresses, dévora le pétrel et le lapin.

Après un rot sonore, il dit à l’humain consterné :

– Bon, écoute mon gars, nous, on s’adapte. T’as qu’à relire ton histoire, tu verras, on n’est jamais loin de toi. Pas besoin d’être ravitaillé en croquettes par votre fichu rafiot, nous, on bouffe ce qu’il y’a à bouffer ici. C’est bien pour ça que vous nous avez embarqués, non ? On s’adapte, j’te dis. On a doublé le volume de notre pelage, parce que, bon Dieu, qu’est-ce qu’on se caille ici !

Pis, de temps en temps, y en a qui rendent visite à tes collègues à Port-aux-Français. Un peu de gringue, et d’aucuns succombent à l’envie de nous caresser. Bah, fais pas cette tête-là ! Il me semble reconnaître ta bobine. On n’aurait pas passé une nuit ensemble dernièrement ?

L’humain exaspéré hurla :

– Mais enfin Chat ! Tu n’es pas sans savoir qu’il est formellement interdit de manger les pétrels ! Alors, leur représentant… Qu’est-ce qu’on va leur dire nous, maintenant ?

Le chat déclara en tournant les coussinets :

– Dis-leur de relire Darwin.

Léon n’a pas souhaité achever sa lecture. Il a prétendu que le cousin concluait sur un truc méchant à propos des humains. Il ne voulait pas que l’on sache.

Le lendemain, pendant qu’il dormait, j’ai lu sa réponse au cousin des Kerguelen. Cela donne à peu près ça :

« Cher cousin,

Je n’ai pas tout compris à ton histoire. Ici, les chats ne sont pas politisés et je suis encore jeune. On ne fait pas partie d’une population indésirable. Il y’a ceux qui nous aiment, ou pas. D’ailleurs, les humains qui nous chérissent tentent de régenter nos existences et on leur fait croire qu’ils y parviennent. Ils adorent ça !

Une fois dehors, on fait comme on veut, on bouffe les souris, les oiseaux, parfois des lapins, cela ne semble pas poser problème.

Il y a une boîte dans leurs maisons où d’autres humains dénués de relief parlent tout le temps. Aujourd’hui, ils racontaient que des centaines d’hommes étaient morts noyés dans la mer en tentant de rejoindre le bout de terre où l’on vit, nous.

Il y a aussi l’histoire de cette petite fille qui a été expulsée de cette terre où l’on vit, nous, parce qu’elle n’en faisait pas partie. Je n’ai pas bien compris.

Ici, les humains ne semblent pas unis comme chez toi. Je les apprécie, mais je ne les saisis pas toujours. Je vis avec un autre chat, bien plus vieux, qui semble mieux les comprendre. Cela le déprime, je crois.

Tout ce que je peux te conseiller, c’est d’arrêter de bouffer les pétrels. Certains humains semblent y tenir beaucoup. Et te dire aussi que dans votre malheur, vous avez de la chance que les hommes ne soient pas trop nombreux. Ils malmènent parfois la liberté. J’ai déjà été trimballé dans une boîte pour aller à la mer. Mais je ne crois pas que ce soit là où tu vis. Je n’ai pas vu de pétrel. J’avais regardé le dessin dans l’un des bouquins qu’ils consultent et où nous sommes tous classés méthodiquement.

Je vais m’efforcer de mieux les cerner pour comprendre ton histoire. Et la leur.

Bien à toi. »

Léon

PS : Bon voyage Fred !!!

Photo extraite du site Oiseaux.net (© Alexandre Knochel).

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