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Rafale

Place Royale, à Nantes, un camion de pompier déposé par un enfant.

Place Royale, à Nantes, un camion de pompier déposé par un enfant.

L’attentat, la tuerie, le carnage, la terreur, des gentils utilisateurs de crayons de bois, broyés, l’émotion débordante, les larmes qui déferlent telles des balles, l’unité, les rassemblements spontanés, les flics, partout, la crispation, la colère sourde, le chagrin qui s’abat, la course poursuite, les meurtres, la traque, l’attente, la prise d’otage, les armes à feux, les coups de feux, dès le matin qui suit. « Il n’y a pas de lien« , « il existe des connexions« . Confusion.

L’incompréhension, la sidération, l’angoisse accolée aux talons des déplacements, la minute de silence, 12 heures, les regards échangés dans les trains, les trams. Ceux qui cherchent le contact, ceux qui le fuient. Paroles, invectives. Y a qu’à demander. Tout est possible.

L’entrepôt, l’assaut, les hélicos, la nuit qui tombe, à Paris, les otages sortent de l’hypermarché, cris sourds, désarmés, police hurlante, acculée.

Les corps au sol, magasin éventré, les discours funestes des illuminés, les détonations, la fumée dans les écouteurs branchés sur l’oreille. La fin. La gare de Nantes, le discours du Président (je vous fais une lettre, si vous avez le temps).

Mon Samsung qui s’éteint, le journal à la main, couverture noire, « Je suis Charlie », boule dans la gorge, visage livide du contrôleur qui ne contrôlera pas…

Gare de Tours, un jeune militaire, treillis ajusté et mitraillette en bandoulière. Le petit frère de chacun d’entre nous, trop jeune pour être armé.

Retrouver des amis, le chat indifférent aux affaires humaines, un verre de sauvignon à la santé de notre liberté que l’on décide de défendre. Liberté touchée. À terre. Pas morte. Se lever, vivre, survivre.

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LoireA Nantes, elle est brouillonne, agitée, sombre, presque métallique. Fil conducteur jusqu’à Tours, je regarde souvent la Loire bouillonner dans un train à grande vitesse, lequel semble parfois l’effleurer. Elle devient alors le socle du déroulement de mes pensées et de mes multiples instants de contemplation. Aujourd’hui, je ne m’en éloigne que très peu. Je rejette les voyages avec une certaine vigueur.

Ainsi, j’ai appris qu’elle est mon unique racine et mon bel ancrage. Tourbillonnante sur des récifs intérieurs, elle vient se languir sur une terre sablonneuse. Langue de terre que je veux comme abri lorsque le monde me semblera absurde. Ile dont je m’accorderais volontiers la découverte et dont je détaillerais avec passion la longitude aux géographes impressionnés.

Ces jours encore, je m’en approche pour m’en éloigner à nouveau. De ces moments de cajolerie avec les deux chattes couleur tortue, un poil faméliques mais oh ! combien affranchies.

De ce petit bonhomme malicieux, debout sur sa barque, qui traverse le bras de Loire au rythme idiot des « continentaux ». Ciel et fleuve qui se mélangent dans un magnétisme crépusculaire, racine détrempée de mon être intérieur dans les bas-fonds du fleuve souverain, qui me tenaille soudain les chevilles, pour se rappeler à moi.

Celle qui, ancrée là-dessous, s’accroche et ondule et voit passer autour de taciturnes monstres fluviaux à l’image de ceux perchés sur le carrousel à Nantes. Ce manège à moi qui se met à tourner maintenant dans mon esprit joueur. Silures, brochets et autres vilains sandres, le courant nous tenant tous dans des postures bien particulières.

Entre les deux villes qui font maintenant mon existence, l’île est là désormais. Elle demeure tel un refuge qu’il sera temps de rejoindre lorsque, ailleurs, cela perdra du sens.

Les sternes là-haut, ce castor hardi qui fait demi-tour là-bas. Ces maisons troglodytiques en face bardées de carrés de tuffeau qu’encerclent les vignes sur le coteau.

Le petit homme sur sa barque, la colonie de chevreuils derrière laquelle il est aisé de frétiller et que l’on feint de débusquer. Les quelques poules qui s’ébrouent dans le potager en pente.

Au mois d’avril, je m’étais retournée sur une qui m’avait suivie dans le salon et, l’instant d’après, c’est moi qui la talonnais en tapant des mains, afin qu’elle sorte par l’une des innombrables portes de cette sage demeure.

A ce moment là, la poule et moi étions seules. Tous étaient quelque part sur l’îlot : le petit homme au regard vif, ma compagne munie de jumelles, les chats, les oiseaux, les poissons, le castor…

Belle solitude d’un instant parce qu’elle contenait ces autres, noble conscience parfois.

Demain, j’ouvrirai la fenêtre de ma chambre d’ici sur le fleuve, lequel, selon le temps, sera cafardeux, gris, quelque peu bilieux dans une brume rasante. Ou, pourquoi pas, limpide, gai, argenté et tranquille ?

Le côtoyer là, ici, maintenant, me rend douces les variations d’humeur qui n’empêchent nullement de crapahuter encore. Confirmation que l’on peut être beau dans la tourmente et qu’il faut apprendre la grande patience d’accueillir  le changement, comme il vient.

Souzay- Champigny, le 9 juin 2013

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