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Encombrement

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Zut, elle n’a pas vu, elle n’a pas vu.

Elle m’a juste regardé dans ma globalité. Je suis dans mon coin, je tremble, il ne faut pas, je vais la décevoir. Je vois sa main souple s’approcher, elle me saisit, me pose et me regarde avec un intérêt évident. Je suis gênée, c’est sûr elle ne sera pas satisfaite de moi. Impression d’être usée, vieille et incapable.

Elle ne le sait pas, nous n’avons aucun moyen de communiquer, quelle guigne ! J’aurais des choses à lui dire.
Comment lui faire comprendre que je ne suis pas celle qu’il lui faut ?

Et voilà qu’elle m’allonge, ouvre ma fermeture Eclair et commence à détailler mes formes, non je ne veux pas.

Je suis confuse, je pense à sa réaction et sa déception ultérieures. Pour l’instant elle agit doucement, je ne suis pas sa priorité. Elle réfléchit , j’aime bien ce joli pli que cela dessine sur son front et cela me donne de l’espoir .
Je suis encore à l’étage, parfois, il fait un peu froid, à d’autres moments arrive un chat rose pâle, il sent mes entrailles, pose une patte sur mes bords ainsi qu’un regard sombre. Je ne comprends pas. Que me reproche-t-il, ce chat ?

Plus tard, un autre chat roux, plus jeune me tourne autour rapidement avec un air surpris. Celui-ci m’agace, il ne comprend pas. L’autre si, je le crains.
Je ne me sens pas bien, la lumière est allumée et je préfère l’ombre. Quelque chose se trame, c’est certain, et je n’ai pas d’allié, je suis seule.

J’ai mal en dessous, au niveau de mes rouages, une blessure qui n’a jamais été soignée, pas même identifiée. Je ne peux plus marcher, elle va être dépitée, qu’attend-elle de moi ? Peut-être l’aider à se rassembler ici un moment avec moi et me remiser dans le noir après un petit (ar)rangement ?

Les jours passent, elle m’oublie, j’entends en bas qu’on rigole, que quelques bouteilles s’ouvrent, des gens rentrent, rient, discutent fort et s’en vont. Je l’entends alors taper des heures sur son clavier.

Elle monte tard et s’allonge près et moi, enfin, je suis à ses pieds. Elle dort maintenant dans le calme de sa chambre, hormis les allées et venus de ces chats sournois, le silence est de mise. Le plus vieux des deux me grimpent dessus au petit matin. Aucun égard, son poids accentue la douleur de mes douleurs.

De là où je suis posée, je vois la pluie ricocher contre la fenêtre, pourvu qu’elle n’ait pas l’idée de me relever et me sortir par pareil temps…

Fuir. Mais comment ? Je ne suis pas conçue pour la dérobade, plus pour l’expédition.

Un matin, elle se lève plus tôt, elle ouvre les placards, entre temps elle m’a lancé un paquet de LU au chocolat — non merci, je n’ai vraiment pas faim.
Voilà l’instant tant craint et et l’effroi s’installe.

D’abord des vêtements savamment choisis me réchauffent aux entournures, puis une trousse à « savonnage en tout genre », enfin quelques livres qui enserrent mes viscères qu’elle finit par tirer et boucler les unes aux autres sans ménagement.

Puis, c’est fini, elle me ferme sur moi-même, l’obscurité se fait et je dois faire avec tous ces objets qui frottent mes organes capitonnés.
Le moment du dépit approche, je pourrais sentir son souffle alors qu’elle me soulève et tant que je suis dans ses bras, cela reste agréable.

Déposée dans la pièce du bas et m’ouvre pour faire le point. Le vieux chat rose me fusille du regard. Mais enfin pourquoi ce chat me haît autant ?
Sa maîtresse s’agite sacrément tout clavier en avant, ordinateur, tablette, téléphone. Elle communique, improvise un message d’absence, voilà je suis cuite.

J’ai compris, on s’en va, il pleut, ma douleur me crispe, c’est une catastrophe.

Des bruits extérieurs , un tour de clé, elle me porte à nouveau, l’espoir grandit, a-t-elle compris que je suis hors d’usage ? Une dernière porte se ferme, puis je suis lâchée sur le macadam. Raté.

J’essaie, ah oui j’essaie encore, mais comme prévu j’ai mal et je roule mal. Je l’entends grommeler et s’arrêter sur ma blessure. Constat, réflexion et voici qu’elle me traîne jusqu’au train, s’installe et me place contre sa cuisse dans le compartiment du TGV. L’amie qui l’accompagne écoute son agacement et sa consternation. Je voudrais lui dire que cela pourrait s’arranger, qu’on change bien les roues des voitures, mais cela ne semble pas si facile.

Il est trop tard, il faut partir. Son amie la rassure, elle ira chercher un charriot à l’aéroport puisque je ne suis bonne à rien. Après, elle me balanceront sur le tapis dès l’heure de l’enregistrement. Elle rajoute qu’à Kyoto elle se débarrasseront de moi, j’apprends tout cela sans ménagement…

Je suis atterrée. Une roue, juste une roue… je suis résumée à ça. Pourtant, une fois l’avion en vol, c’est bien moi qui veille sur ces affaires coincée entre une centaine de congénères dont une madame Vuitton qui me dévisage avec le même mépris que le chat rose, mais je me doute que c’est pour d’autres raisons.

Une roue se balade dans la soute, et si, et si… les autres m’aidaient à me retaper et me dépoussiérer, elle me garderait peut-être ? Je ne sais pas comment ils recyclent les valises au Japon, mais une consœur m’explique qu’ils nous découpent et nous transforment en compartiments qui protègent des ustensiles pour dépouiller les baleines…

C’est bête, j’aimais bien cette maison et ses étages et même que je me serais habituée aux chats et même que eux aussi, plutôt que la nouvelle qui va rappliquer et qui de toute façon sera moche.

C’est bête.

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